16 // IMPACT BUSINESS N°010 Juin-Juillet 2026 Dossier Oumar Ndir, président du SPEBTPS Entretien réalisé par Bacary DABO

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OUMAR NDIR LE PATRON DU BTP SENEGALAIS@Malick MBOW

« Le New Deal pour les infrastructures, une réponse à l’affaissement de l’activité »
Le gouvernement du Sénégal a annoncé des avancées majeures dans le développement des infrastructures. Le Syndicat professionnel des entrepreneurs de bâtiments et travaux publics du Sénégal (SPEBTPS), affilié au Conseil national du patronat (CNP), souhaite la mise en oeuvre d’un « New Deal » pour les infrastructures. Son président, Oumar Ndir, revient sur cette initiative qui veut rendre le BTP plus dynamique et faire contribuer davantage le secteur privé aux programmes infrastructurels de l’État.

Quelle est la situation actuelle du secteur des BTP au Sénégal ?

Le secteur du BTP au Sénégal, d’après l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (Ansd), c’est 7 % de contribution au PIB. Ce chiffre est bien faible au regard de ce que représente le secteur de la construction au Sénégal. Car si vous agrégez en rajoutant les entreprises du secteur de la promotion immobilière, qui tournent aux environs de 6 à 7 %, en rajoutant ensuite les entreprises industrielles spécialisées dans les équipements, les matériaux, les accessoires de construction telles que les cimentiers, les fabricants de fer à béton, les unités de production d’agrégats, de carreaux, de
Oumar Ndir, président du SPEBTPS
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peinture et autres, il ne serait pas surprenant que le secteur de la construction représente environ 20 % du PIB national. Donc, à mon avis, le secteur de la construction au Sénégal pèse non pas 7 %, mais 20%.
C’est un secteur qui a connu de très belles heures, tant au Sénégal qu’à l’extérieur, avec un pic en 2022-2023, qui sont des années où l’effet conjugué des programmes comme PUDC, PROMOVILLE, PUMA, PSD (Programme Spécial de Désenclavement) a permis à de nombreux acteurs sénégalais de la construction de faire de bons chiffres d’affaires, et de croître. Seulement, nous assistons depuis 2024 à une baisse assez significative de chiffres d’affaires.
Pour la seule année 2025, le secteur du BTP sénégalais a enregistré une baisse d’activité assez significative allant jusqu’à à 13 %. Si vous cumulez 2024 et 2025, on est à peu près, si je ne m’abuse, à 20 % de baisse de chiffres d’affaires. Et encore, cela cache des disparités, suivant que vous soyez du génie-civil, du conseil, des routes ou du second oeuvre, etc. Vous avez ainsi de fortes disparités, pour de nombreuses entreprises, avec des pertes de chiffres d’affaires se situant entre 30 et 50 %.
Donc, cette baisse globale de 20 % est un chiffre moyen estimé pour l’ensemble des acteurs. Cette situation découle de l’effet induit des arrêts de chantiers décidés par les nouvelles autorités, mais aussi de l’absence d’investissement de l’État du fait des contraintes financières auxquelles il fait face.

Quels sont les défis auxquels le secteur est confronté ?

Le premier défi est celui des emplois. Nous sommes certes des entrepreneurs, mais nous sommes avant tout des employeurs. Il y a beaucoup d’emplois qui ont été perdus au Sénégal. On parle de 15 mille emplois directs, avec contrat de travail. On parle d’environ 100 mille personnes qui sont dans le BTP ou qui sont dépendantes du secteur, ayant perdu leur travail. C’est cela, l’impact en termes d’emplois.
Nous avons parcouru le Sénégal et nous avons constaté qu’il y a encore beaucoup de chantiers qui sont à l’arrêt. Chacun de ces chantiers faisait travailler une quantité de manoeuvres, de journaliers, de restaurateurs, de transporteurs, et autres prestataires qui, malheureusement, dans ce contexte de crise, se retrouvent sans emploi. Nous notons que plusieurs ouvriers du BTP tentent de survivre en retournant dans leur village pour se livrer à des activités agricoles ou se tournent, quand elles le peuvent, vers d’autres secteurs d’activité.
Aujourd’hui, cela se reflète sur le taux de chômage qui a connu une augmentation.
Malgré les difficultés, une forte présence d’entreprises étrangères dont des Turques, des Chinoises, des Françaises, entre autres, est constatée notamment dans la réalisation des grands travaux.

Comment les entreprises locales appréhendent-elles cette concurrence ?

Vous touchez du doigt une problématique qui n’est pas seulement sénégalaise mais africaine. La forte présence d’entreprises originaires des pays que vous avez cités n’est pas récente. C’est un phénomène qui a commencé il y a à peu près 12, voire 15 ans. L’Afrique attire parce que c’est un continent jeune, dynamique où il y a les meilleurs taux de croissance au monde. L’Afrique est donc une terre d’opportunités. Et par conséquent, de nombreux acteurs étrangers, notamment du secteur du BTP, ne cessent de tenter de venir s’implanter dans nos pays.
Leur présence est facilitée par le fait qu’ils ont la possibilité de venir avec des banques, des organismes de financement, qui prêtent à nos États non seulement à des conditions préférentielles, c’est-à-dire avec des prêts à taux bonifiés, sans conditionnalités telles que le respect de certaines règles démocratiques ou d’autres considérations qui, en général, sont l’apanage des organismes de financement du monde occidental.
Le monde asiatique, par exemple, est moins regardant sur ces règles, et a donc tisser des liens plus facilement avec les maîtres d’ouvrage africains. Le Sénégal ne fait pas exception à ce principe. De ce fait, on constate depuis une quinzaine d’années, une forte pénétration de ces acteurs étrangers et cela ne fait pas que des heureux dans le secteur du BTP africain.
Cette pénétration des entreprises de BTP du nouveau monde est d’autant plus encouragée par nos acteurs politiques détenteur du pouvoir dans leur pays qu’elle leur permet de pouvoir réaliser dans des délais records des infrastructures de qualité.
Ces décideurs politiques n’ont plus besoin de fournir les mêmes efforts qu’auparavant pour trouver des financements. Ceux-ci leur parviennent sans trop de difficultés, mais à la condition (quasi-obligatoire) de faire travailler les entreprises des pays dont les fonds sont originaires. C’est ce qui a fait qu’au Sénégal comme ailleurs, on a vu débarque des acteurs du BTP inconnus au bataillon qui se sont évertués petit à petit à prendre la place des

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Dossier acteurs locaux historiques du BTP sénégalais.
Avec comme conséquence directe le fait que l’on ait substitué des emplois naguère réservés à des sénégalais par l’emploi de nombreux ingénieurs, agents de maîtrise, employés et ouvriers étrangers. Comme vous le savez, la plupart de ces pays viennent avec leur propre main d’oeuvre et ne sous-traitent quasiment pas.
Ils prennent peut-être quelques locaux sous-qualifiés mais je n’ai pas entendu dire qu’ils emploient des ingénieurs, des employés de bureau ou des cadres africains. Ils préfèrent, avec la bienveillante mansuétude de nos autorités, venir avec l’ensemble des moyens humains dont ils ont besoin et sans qu’il ne leur soit, dans les faits, imposé la moindre contrainte ou stricte obligation de recruter du personnel local. Je suis triste de constater avec vous que les dirigeants des États d’Afrique subsaharienne sont toujours heureux de faire de bons bilans matériels (en termes de construction d’infrastructures), mais ils font l’impasse sur la catastrophe que cela représente en termes de pertes d’emplois.
La triste conséquence en est que nos États offrent du chiffre d’affaires et des emplois à des entreprises venant de pays qui sont en situation de plein emploi et ces entreprises parviennent ainsi facilement à exporter leurs quelques compatriotes cadres et employés encore au chômage.
Il faut rajouter à cela le fait que faire travailler une entreprise étrangère revient à verser dans le pays de celle-ci de fortes sommes dues en contreparties des prestations effectuées.
Lorsqu’un projet d’infrastructure est financé par un État ou par une banque étrangère, les fonds empruntés ne font que transiter par le trésor public sénégalais avant de retourner dans le pays d’origine de ces entreprises. Ils peuvent aussi être payés directement à l’entreprise étrangère sans que les fonds ne passent dans les comptes du trésor public de l’État emprunteur. Cet État ne reçoit donc aucun flux financier : absolument rien !
Ces nouveaux mécanismes de « financements extérieurs liés » n’emportent pas d’effet de création de richesse pour l’Afrique. Cet argent emprunté par les Africains va directement dans les pays d’origine de ces entreprises étrangères et fait travailler leur système bancaire.

Il permet aussi à leur pays de collecter des impôts en toute sécurité et ainsi l’économie de ces pays s’en retrouve positivement impactée. Quant à nous pays africains, qu’obtenons-nous ?

Un petit peu de travail pour l’industrie du ciment ou du basalte, parce qu’on ne peut pas les importer. Je suis certain que si elles en avaient la possibilité, ces entreprises étrangères n’hésiteraient pas le moins du monde à tout importer de leur pays. Donc, je pense qu’il est temps que nos politiques et nous-mêmes, les citoyens sénégalais et africains, comprenions qu’il y a matière à réflexion, matière aussi à revoir nos rapports avec ces puissances étrangères dont les pratiques en matière de financement de nos infrastructures laissent à désirer.
Il y a quelques années (15 à 30 ans en arrière), des entreprises étrangères venaient opérer au Sénégal ou ailleurs en Afrique, mais elles avaient la courtoisie et l’intelligence de travailler avec les entrepreneurs nationaux. Ainsi, elles utilisaient en sous-traitance des entreprises africaines à qui elles permettaient non seulement de travailler, mais également de grandir. Il y avait un partage équitable à la fois de chiffres d’affaires, mais également de bénéfices parce qu’une grosse partie des travaux était confiés
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Dossier à des sous-traitants locaux. L’impact était substantiellement local : fonds versés dans les banques africaines, une bonne partie des équipements et matériaux achetés en local et les impôts payés localement. C’est ainsi que les entreprises en provenance de l’Union européenne ou du Golfe, quand bien même elles venaient avec des financements accordés par les banques de leur pays, mettaient un point d’honneur à faire travailler de nombreux sous-traitants locaux. Ces géants du BTP d’Europe ou du Golfe ont toujours fait travailler nos entreprises locales en sous-traitance ou en co-traitance. Très souvent, elles n’hésitaient pas à se mettre en groupement avec des entreprises africaines. Ce qui est moins le cas des entreprises qui viennent de pays que vous avez cités. Beaucoup d’opérateurs économiques étrangers ne viennent en Afrique que pour chasser les opportunités, s’emparer de ce dont ils peuvent s’emparer, en sachant que nousmêmes, africains, n’avons pas la possibilité d’aller travailler dans leur pays. Pendant ce temps, nous, Sénégalais ou Africains, n’hésitons pas à leur confier des chantiers dans nos pays. Je pense qu’il est temps que l’on fasse face à cette réalité et qu’on y remédie.

Est-ce qu’il existe une plate-forme africaine pour discuter de cette question et envisager des solutions face à la concurrence étrangère qui étrangle les entreprises locales ?

Vous posez une bonne question à laquelle, d’ailleurs, je suis incapable de répondre. Je pense que cela doit bien exister. Et si cela n’existe pas aujourd’hui, ça a dû exister dans un passé plus ou moins lointain. Il y a peut-être eu dans le passé une sorte de plateforme réunissant des syndicats ou fédérations de plusieurs pays et permettant d’adresser ensemble les problématiques rencontrées. En tout cas, le syndicat professionnel des entrepreneurs de BTP du Sénégal est tellement engagé dans les actions de plaidoyer, d’alerte et de relance du secteur qu’il n’a pas forcément prêté attention aux actions entreprises en ce sens par ses pairs africains. Si cela est possible nous n’hésiterons évidemment pas à adhérer à des organisations ou à des plateformes permettant de partager nos expériences ainsi que les solutions aux problèmes que nous rencontrons. Dans cette dynamique, le syndicat que vous dirigez a récemment proposé auxautorités sénégalaises un « New Deal pourles infrastructures ».

Est-ce que vous pouvez revenir sur cette initiative qui sonne comme une solution du secteur privé face aux défis auxquels il fait face ?

Ce New Deal pour les infrastructures, c’est une réponse à l’affaissement de l’activité du BTP au Sénégal. C’est une proposition que nous avons soumise aux autorités. Le dossier est entre les mains du ministre des Infrastructures. Ce n’est pas un nouveau projet ou un nouveau système. C’est juste une nouvelle approche permettant une réappropriation du domaine des infrastructures et donc du secteur BTP par les entreprises sénégalaises. Celles-ci doivent être au coeur de la construction nationale. Personne ne construit mieux son pays si ce ne sont les entreprises nationales locales.
Au Maroc, ce sont les entreprises marocaines qui construisent le pays. Ce ne sont pas les entreprises françaises, chinoises, turques qui construisent le Maroc. Le roi du Maroc s’y est fortement impliqué depuis des années et est parvenu à hisser les entreprises de BTP marocaines sur le toit de l’Afrique. Ses séjours au Sénégal, en Côte d’Ivoire et dans d’autres pays (où il a fait de longs séjours) ont été mis à profit pour y implanter les entreprises marocaines. Je pense qu’il est temps pour nous de dire qu’il n’est plus normal de voir les choses sous l’angle affectif mais sous l’angle du réalisme et du business.

L’intérêt du Sénégal et de ses fils, commande qu’une approche comme le New Deal pour les infrastructures, soit mise en oeuvre au bénéfice de la nation, par le secteur privé national. Il s’agit d’une nouvelle approche qui va mettre l’accent sur le recours à des consortiums d’entreprises du Sénégal. Pourquoi ?

Parce qu’on se rend compte que, très souvent, les arguments de la taille et de la faiblesse des moyens financiers sont opposés par l’État aux entreprises du secteur. Pour nous permettre de réaliser de très grands projets, le regroupement d’entreprises sénégalaises, dans le cadre de consortiums, permettra de faire face à n’importe quelle taille de projet. D’un point de vue technique, le regroupement en consortiums puissants permettra de contourner tous les obstacles d’ordre technique. Du point de vue des capacités financières, les consortiums auront la taille critique leur permettant de ne plus écarter systématiquement les entreprises sénégalaises de BTP des grands projets de l’État.
Il y a aussi un autre point important de ce New 20 // IMPACT BUSINESS N°010 Juin-Juillet 2026
Dossier Deal qui est le recours aux PPP (Partenariats Public Privé), plutôt qu’aux marchés publics. L’État collecte des impôts. L’État s’endette pour la santé, pour l’éducation, pour la sécurité nationale. C’est-à-dire pour les secteurs prioritaires. Mais l’État collecte également des impôts pour construire des infrastructures.
Nous pensons que l’État ne doit plus construire des infrastructures avec l’argent collecté qui doit être affecté à ces services prioritaires. L’endettement, doit être à présent du ressort du secteur privé national dans le cadre des PPP. Un de nos champions du BTP vient de lever plusieurs centaines de millions d’euros pour faire une route dans un pays voisin dans le cadre d’un contrat PPP. Si une entreprise sénégalaise, toute seule, peut convaincre un État de lui permettre de réaliser ce genre d’opérations je pense que des entreprises agrégées en consortium seront capables de faire beaucoup plus.
Et enfin, le dernier but, c’est que les entreprises sénégalaises doivent pouvoir compter sur les banques nationales, pour pouvoir lever des fonds permettant de réaliser les études techniques, les études d’impact, les études économiques. L’ensemble des études en phase de développement et de maturation de projet doivent pouvoir être financées par les banques nationales sénégalaises. Dans un second temps, ces dernières doivent pouvoir, en relation avec les banques de développement sous-régionales, trouver des fonds permettant de financer les infrastructures. Nous estimons que chaque année, à peu près 2 000 à 3 000 milliards de FCFA peuvent être mobilisés par les banques locales sénégalaises et les banques de développement sous-régionales pour les programmes d’infrastructure du Sénégal.
C’est cela aujourd’hui le modèle que nous soumettons. C’est à ça que nous appelons le gouvernement. Nous en avons fait la proposition à notre ministre de tutelle, M Déthié Fall qui l’a bien apprécié. Nous espérons que le gouvernement acceptera de faire le portage institutionnel de ce New Deal et d’en faire son modèle parce que cela est bon pour le Sénégal. Pour les entreprises, c’est la solution aux problèmes que connaît le secteur du BTP sénégalais et africain pour le financement et la construction d’infrastructures.
Votre dernier mot à l’endroit de tous les acteurs concernés
À l’endroit de nos frères sénégalais et africains, nous déclarons que nous ne devons plus considérer que les autres sont meilleurs que nous. Nous n’avons à nourrir de complexe d’infériorité vis-à-vis de personne. Quand nous souhaitons être meilleurs dans tous les domaines (sport, culture, presse, art, BTP…), les entreprises, les hommes et les femmes sénégalais et africains peuvent exceller.
J’en appelle aussi à notre classe politique africaine pour qu’elle arrête de privilégier les entreprises étrangères au motif que nos entreprises africaines ne sont pas compétentes. Cela est blessant, cela est vexant et cela est contre-productif et contribue à l’affaiblissement de l’économie africaine. J’en appelle au sursaut africain. Ce n’est pas de l’idéologie panafricaniste ou autre mais c’est un appel à ce que nous puissions nous ressaisir, bâtir l’Afrique pour les Africains et par les Africains.

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