
Érosion côtière, inondations, stress thermique, menaces sur la pêche et l’agriculture : le Sénégal figure parmi les pays les plus exposés aux effets du changement climatique. Dans cet entretien, Moustapha Kamal Guèye, directeur du Programme d’action prioritaire sur les transitions justes à l’Organisation internationale du travail (Oit), analyse les vulnérabilités du pays, ses conséquences sur l’emploi et l’économie, tout en esquissant les pistes d’une transition écologique créatrice d’opportunités.
Le pays fait face à une certaine vulnérabilité par rapport aux changements climatiques. Il y a plus d’une année, les crues du fleuve Sénégal avaient occasionné de nombreux dégâts. Pourriez-vous revenir sur ces sensibilités ?
Tout à fait, le Sénégal est confronté à des risques climatiques croissants, parmi lesquels la hausse des températures et la variabilité de l’irrégularité accrue des précipitations. Ils exercent une pression sur des secteurs économiques clés, tels que l’agriculture, la pêche et le tourisme. Ces tendances ont de graves conséquences sur les moyens de subsistance, la sécurité alimentaire et la stabilité macroéconomique. Les 700 km de côtes atlantiques du Sénégal sont fortement menacés par l’élévation du niveau de la mer (mesurée à 3-5 mm par an), l’érosion côtière et les ondes de tempête. Actuellement, 56 % du littoral est touché par l’érosion, Saint-Louis figurant parmi les centres urbains les plus affectés : d’ici à 2080, jusqu’à 80 % de la ville pourrait être sujette à des inondations périodiques. L’intrusion d’eau salée affecte la production rizicole dans les deltas, tandis que le réchauffement des océans et la modification des courants marins menacent la pêche côtière et la biodiversité marine. Sans mesures d’adaptation significatives, les pertes économiques annuelles dues aux impacts climatiques pourraient atteindre 3 à 4 % du Pib d’ici à 2030 et 9,4 % d’ici à 2050, d’après les estimations de la Banque mondiale en 2024. Il y a également le phénomène du stress thermique qui impacte, de manière significative, l’économie nationale.
Quelles sont les conséquences socioéconomiques du stress thermique sur la productivité des entreprises, la santé et la sécurité au travail ?
Pour répondre à cette question, je donne l’exemple d’un projet récent de l’Oit : « Impact du stress thermique sur l’emploi ». Il a permis de réaliser la première évaluation quantitative de l’effet du stress thermique sur la productivité des entreprises ainsi que la santé et la sécurité au travail au Sénégal en 2025. Les résultats de l’analyse des impacts économiques de l’augmentation du stress thermique au travail dû au changement climatique montrent que le Sénégal a perdu 2,5 milliards de dollars américains de plus en 2023 par rapport à la moyenne annuelle d’une période historique de référence prise entre 1985 et 2014. Les pertes les plus importantes se concentrent autour de Dakar et du corridor économique ouest. À l’horizon 2040, les pertes de temps de travail attribuables à ce stress thermique indiquent que l’économie perdra l’équivalent de 129 000 à près de 176 000 emplois à temps plein.
Quelles mesures d’adaptation préconisez-vous pour faire face ou atténuer cette vulnérabilité ?
Les mesures d’adaptation sont essentielles pour la résilience économique, la protection des industries, notamment dans le secteur touristique et le maintien d’une activité productrice de ceux qui s’activent dans l’agriculture. Cependant, il est important que les politiques d’adaptation allient des solutions techniques avec des politiques sociales qui permettent aux producteurs et aux travailleurs de maintenir les emplois et les sources de revenus. La dimension sociale est un élément central, car les enjeux ne sont pas simplement écologiques. Il s’agit de transformations socioéconomiques profondes, qui requièrent que le bien-être humain soit mis au centre de toutes les mesures de réponse.
Est-ce qu’il sera facile de lutter contre les changements climatiques tout en faisant la promotion du développement des énergies renouvelables ?
Les pays à travers le monde, y compris le Sénégal, se sont engagés à abandonner les énergies fossiles dans les systèmes énergétiques, d’une manière juste, ordonnée et équitable, afin de parvenir à la neutralité carbone mondiale en 2050, conformément aux recommandations scientifiques. Le Sénégal se trouve dans une situation particulière en étant un nouveau pays producteur et exportateur de pétrole et de gaz. Cela signifie que l’abandon des énergies fossiles ne semble pas être d’actualité dans l’immédiat. C’est pour cette raison que la Lettre de politique de développement du secteur de l’énergie et des mines 2025-2029 propose une stratégie d’ensemble alliant le développement des énergies fossiles à des programmes sur les énergies renouvelables.
Dans ce cas, comment faire pour rendre, par exemple, les pêcheurs du nord du pays moins vulnérables à l’exploitation du pétrole et du gaz tout en continuant de vivre décemment de leurs activités ?
Effectivement, l’exploitation du pétrole et du gaz au Sénégal entraîne des conséquences inattendues sur le secteur de la pêche artisanale, notamment dans la région nord.
Les acteurs de la pêche artisanale se plaignent de ne plus pouvoir accéder à certaines zones de pêche en raison de la présence, en mer, des plateformes pétrolières et gazières, causant un manque à gagner et des pertes d’emplois et de revenus pouvant créer des tensions entre l’activité de pêche et l’exploitation du pétrole et du gaz. Pour cette raison, le ministère de la Fonction publique, du Travail et de la Réforme du Service public a lancé, en collaboration avec l’Organisation internationale du travail, une plateforme regroupant les acteurs et communautés de pêche, les représentants de l’industrie, les organisations de travailleurs et d’employeurs ainsi que les différents départements ministériels concernés dans le but d’œuvrer ensemble pour des solutions consensuelles, à travers un projet facilité par le Bureau international du travail. Cette action vise à maintenir la productivité de la pêche artisanale et à promouvoir des transitions de métiers et une diversification des sources de revenus pour les pêcheurs et les communautés concernées. Ce faisant, les activités d’exploitation du pétrole et du gaz pourront aller en harmonie avec celles de la pêche artisanale qui emploie des milliers d’hommes et de femmes dans la région nord du Sénégal.
Comment voyez-vous les opportunités d’emplois dans la transition écologique au Sénégal ?
Au Sénégal, l’Agenda national de transformation « Vision 2050 » vise à tripler le revenu par habitant et à atteindre une croissance durable de 6 à 7 % par an, tout en réduisant la pauvreté et les inégalités. Dans ce contexte, la transition écologique peut être créatrice d’emplois, de revenus et de richesse si les politiques publiques sont cohérentes, intégrant aussi bien les dimensions environnementales, sociales et économiques.
En 2025, le Bureau international du Travail, en partenariat avec l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar et l’Agence nationale de la statistique et de la démographie, a appuyé la construction d’un modèle économique de simulation de l’effet des politiques de transition écologique sur l’emploi. Cette simulation économique s’est axée sur deux scenarios : le scenario d’énergies renouvelables et un scénario d’agriculture verte. Mais globalement dans ces deux scénarios, les politiques de transition ont un impact positif significatif sur la croissance du Pib, la création d’emplois et les émissions de Co2.
Propos recueillis par Souleymane WANE




