Par Vieux Savané Au travail, avec humilité !

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Une révolution n’est ni un slogan ni un culte de la personnalité. C’est un mouvement permanent de transformation politique, économique, sociale et culturelle. Elle implique une capacité constante d’autocorrection, de remise en question…

Ce qui devait arriver est arrivé. Le président Bassirou Diomaye Faye a signé un décret mettant fin aux fonctions de son Premier ministre Ousmane Sonko et dissolvant le gouvernement. Une décision qui survient quelques heures après son passage à l’Assemblée nationale hier, vendredi. Au-delà d’y étaler ses divergences avec le chef de l’Etat, le désormais ancien Premier ministre y a revendiqué une drôle de singularité en se positionnant comme celui qui « prend des décisions sans permission ».

Ce qui s’est donné à voir à l’Assemblée nationale avait de quoi sidérer. Le ton y était péremptoire, presque messianique, porté par la prétention de ceux qui semblent se croire investis d’une onction divine. En effet, dans ce haut lieu de la représentation du peuple s’est une nouvelle fois révélée une dérive préoccupante de notre vie publique. Bille en tête, le chef du gouvernement se démarquant du président de la République, a exposé avec verve ses divergences avec le chef de l’Etat sur la gestion des fonds politiques (La Var a été réactivée sur les réseaux sociaux où circulent deux vidéos. L’ancien Premier ministre après avoir défié quiconque de prouver qu’il est bénéficiaire de fonds politiques a avoué hier, gérer des fonds à concurrence de 1,77 milliard de francs Cfa). Il a aussi décliné des divergences d’approche sur les rapports avec le FMI, sous les applaudissements nourris de ses partisans. Une députée a affirmé, sans le moindre embarras, que l’Assemblée nationale serait une « Assemblée Pastef ». Une institution censée incarner la pluralité nationale réduite à une simple chambre d’enregistrement, où rien ne devrait se décider en dehors de la volonté du « leader maximo ».

Tout cela en dit long sur l’état d’esprit qui semble désormais prévaloir, en l’occurrence un niveau d’abaissement institutionnel et de servilité politique époustouflants. Plus troublant encore, entendre le chef du gouvernement, après deux années passées aux commandes de l’État, expliquer qu’il a « diagnostiqué » un mauvais ciblage des subventions destinées au monde paysan, lesquelles n’arrivaient finalement pas à leurs véritables bénéficiaires. Certes, il a affirmé vouloir veiller à une meilleure gestion de l’argent public, conscient que les Sénégalais subissent durement la pression du quotidien. Il a mis en avant la baisse du prix du riz et le refus d’augmenter le prix du carburant malgré la fermeture du détroit d’Ormuz. Il s’est targué aussi de bloquer les désirs de voyage non essentiels des ministres et de surveiller celles des directeurs généraux, tout en ne disant rien sur la rationalisation des agences sur laquelle il s’était engagé. À ce stade, les citoyens étaient en droit d’attendre des résultats tangibles, non des constats tardifs, ni des exercices de communication politique.

Car pendant ce temps, le spectacle du pouvoir s’est poursuivi. Des responsables impeccablement vêtus, arborant titres et privilèges avec ostentation, semblent parfois davantage goûter aux délices de leur nouveau statut qu’à l’urgence des solutions à apporter aux difficultés des populations. Heureusement, qu’ une autre députée a rappelé le réel. Le vrai. Celui des populations de Podor et du Fouta confrontées à une pénurie d’eau dramatique pour leurs besoins domestiques et agricoles. Des forages en panne, des infrastructures hors service, des familles abandonnées à elles-mêmes. Voilà les urgences du Sénégal profond.

Dans un tel contexte, comment peut-on célébrer avec enthousiasme l’irruption supposée d’un « gardien de la révolution » ? Une révolution n’est ni un slogan ni un culte de la personnalité. Une révolution authentique est un mouvement permanent de transformation politique, économique, sociale et culturelle. Elle implique une capacité constante d’autocorrection, de remise en question et d’amélioration de la réalité existante. La révolution attendue est donc l’émergence d’un leadership fort mais humble, d’autorités prêtes à s’investir pleinement avec détermination plutôt qu’à cultiver leur image. La révolution, c’est replacer au cœur du projet national la valeur travail, le mérite, la discipline et la reddition des comptes. Encore faut-il que cette reddition des comptes s’exerce dans le cadre d’une justice véritablement indépendante et souveraine, capable de résister à toutes les formes de pression, politique, économique, ou sociale. Une clarification s’impose donc. On ne peut gouverner avec cette obsession permanente de devenir « khalife » à la place du « khalife ». Trois années nous séparent de l’élection présidentielle. Aussi, cette précipitation fébrile vers le fauteuil présidentiel finit-elle par devenir pathétique, comme si accéder à la magistrature suprême constituait une fin en soi plutôt qu’un moyen de servir un projet national. Et que dire de ces références répétées à la Chine ? Oui, la Chine s’est sortie de la pauvreté. Mais elle l’a fait dans la discipline, l’effort, le sacrifice et une sobriété presque austère. Ses dirigeants, en première ligne, se consacrant au travail avec rigueur, loin du culte de l’apparence et de la mise en scène permanente. Nous sommes malheureusement loin de cette image. A la place, le désormais ancien Premier ministre nous promettait plutôt des milliers d’emplois.

Les débats qui occupent aujourd’hui l’espace public deviennent parfois lunaires. On relance des polémiques sur l’homosexualité alors même qu’une législation répressive punissait les « actes contre nature ». Ces pratiques se traduisent par l’exposition de vies privées sur la place publique, des condamnations médiatiques avant tout jugement et l’instrumentalisation des émotions collectives. Pendant ce temps, dehors, à l’intersection des feux rouges, des enfants en âge d’aller à l’école tendent des pots de tomate pour mendier quelques pièces, livrés à eux-mêmes, à la cruauté et à la perversion du monde adulte. À l’Assemblée nationale, qu’on dit au service d’ambitions partisanes, l’on préfère plutôt exhiber des véhicules rutilants venus d’ailleurs, acquis au mépris de toute logique de souveraineté économique revendiquée. Et l’on s’évertue à distribuer des enveloppes de Tabaski à des députés déjà privilégiés, comme un pied nez en direction de millions de compatriotes qui continuent de se demander comment joindre les deux bouts. C’est ce décalage grandissant entre le discours et la réalité qui inquiète profondément. Et c’est précisément ce que les Sénégalais observent désormais avec une lucidité de plus en plus sévère.

C’est dire que la décision du chef de l’Etat vient à point nommé. Elle lève toute ambiguïté. Aux Sénégalais de mettre tout cela en cohérence avec les prochaines élections locales qui s’annoncent et la prochaine dissolution de l’Assemblée nationale. En attendant, il reste désormais à se retrousser les manches et à mettre en place un gouvernement de combat restreint prêt à suer, à transpirer, à se consacrer au service du Sénégal avec l’humilité, le sens du devoir et du sacrifice en bandoulière. Au travail !

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