Le mouvement Bàkku est un sursaut philosophique et culturel né à Dakar pour opposer un refus catégorique à la déshumanisation du cadre de vie et protéger les métiers créatifs face à l’automatisation par l’IA et la standardisation marchande.

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ETUDES COMPARATIVES DE PHILOSOPHES : Felwine Sarr, Achille Mbembe, Souleymane Bachir Diagne.

Felwine SARR 2024© Malick MBOWAchille Mbembe

 

Achille-Mbembe-©-buroLab.
SOULEYMANE BACHIR DIAGNE © Malick MBOW

 

Le mouvement Bàkku est un sursaut philosophique et culturel né à Dakar pour opposer un refus catégorique à la déshumanisation du cadre de vie et protéger les métiers créatifs face à l’automatisation par l’IA et la standardisation marchande.

Ce que revendique le mouvement

  • L’union des savoir-faire face au « sans-âme » : Inspiré par l’esprit du Bauhaus de 1919, il réunit architectes, artistes, artisans, écrivains et musiciens. Il défend la sensibilité humaine contre la froideur des logiciels et de l’intelligence artificielle.
  • La protection du patrimoine historique : Le mouvement est né d’une réaction contre la démolition de joyaux architecturaux dakarois (comme le marché Sandaga), refusant de voir l’histoire locale remplacée par des blocs de béton standardisés.
  • Le refus de la colonisation architecturale : Le Bàkku rejette la copie de modèles urbains extérieurs. Oui (des tours de verre de type Dubaï ou New York) inadaptés au climat africain mais adaptés à notre contexte. Il prône une modernité endogène basée sur des matériaux locaux et biosourcés.
  • Un enracinement dynamique : En s’alignant sur le concept d’Afrotopia, il ne cherche pas à figer le passé mais à puiser dans les racines culturelles africaines pour imaginer et bâtir le futur.

La manière dont le mouvement intègre les concepts de l’Afrotopia.

Le mouvement Bàkku s’impose précisément comme l’expression architecturale et spatiale de l’Afrotopia, le concept théorisé par l’intellectuel sénégalais Felwine Sarr. Plutôt que de subir passivement les modèles importés, le mouvement matérialise cette philosophie à travers plusieurs axes majeurs :

Comment le Bàkku matérialise l’Afrotopia 

  • Le concept d’enracinement dynamique : En parfaite adéquation avec l’Afrotopia, le Bàkku refuse de figer la tradition dans un passéisme stérile. Il propose de puiser dans les matrices culturelles africaines pour en extraire des forces contemporaines et inventer le futur.
  • La décolonisation des esprits et des espaces : Le mouvement rejette les injonctions du marché global et le « copier-coller » des architectures occidentales ou moyen-orientales (les tours de verre). Il s’agit de réhabiliter la fierté des bâtisseurs africains en créant des formes qui font sens pour la communauté et son histoire.
  • La valorisation des solutions endogènes : L’Afrotopia appelle à l’autonomie et à l’exploitation de ses propres ressources. Le Bàkku applique ce principe sur le terrain en privilégiant l’utilisation de matériaux locaux et écologiques (comme la terre crue, le géo-béton ou le typha), tout en les combinant intelligemment avec les technologies modernes.
  • La métaphore du combat et de l’affirmation : Le choix même du terme Bàkku (le chant de défi du lutteur wolof) illustre cette philosophie active. Il ne s’agit pas d’une posture de plainte ou de repli, mais d’une affirmation de puissance esthétique et de souveraineté culturelle face au chaos urbain

Les écrits des intellectuels Felwine Sarr et Achille Mbembe apportent l’armature conceptuelle indispensable au manifeste du mouvement Bàkku. Leurs théories sur le renouvellement de la pensée africaine se traduisent directement sur le terrain architectural à travers plusieurs points de résonance majeurs :

  1. Felwine Sarr : L’« Afrotopia » et la réhabilitation du sensible

Dans son ouvrage Afrotopia (2016), Felwine Sarr invite l’Afrique à opérer une métamorphose profonde en puisant dans ses propres réserves culturelles plutôt que de courir derrière les indicateurs de développement occidentaux.

  • Le refus de l’économie sans âme : Sarr critique la modernité marchande, qu’il voit comme une machine matérialiste et déshumanisante. Cela fait écho à l’alerte du Bàkku contre la réplication synthétique de l’IA et des logiciels standardisés.
  • La politique du vivant : Pour l’auteur, l’Afrique doit proposer un projet de civilisation qui remet l’humain et la poésie au centre. Le Bàkku traduit cela en exigeant que les plasticiens, poètes et ébénistes soient intégrés dès la conception d’un bâtiment pour qu’il raconte une histoire vivante.
  1. Achille Mbembe : La sortie de l’« extraversion » et la décolonisation des formes

Le philosophe Achille Mbembe théorise la nécessité pour le continent de rompre avec l’extraversion, c’est-à-dire l’habitude historique de se penser et de se construire uniquement à travers les normes, le regard et les outils de l’extérieur.

  • Le rejet du mimétisme : Mbembe pousse à la décolonisation des imaginaires. Le Bàkku applique cette pensée en s’opposant fermement au fait de « singer » Dubaï ou Shanghai avec des tours de verre importées et inadaptées.
  • Une modernité endogène : Selon Mbembe, le futur africain ne doit pas être une mauvaise copie occidentale. L’architecture Bàkku devient ainsi un acte de souveraineté esthétique : bâtir une modernité africaine ancrée dans sa propre terre, sa pierre locale et sa réalité climatique.
  1. La co-conception : Quand la philosophie devient un acte de maçonnerie

En faisant se rencontrer la théorie postcoloniale et la pratique architecturale, le Bàkku prouve que l’émancipation intellectuelle africaine ne se limite pas aux cercles universitaires. Réhabiliter le maçon de la terre, le tailleur de pierre et l’artisan local au même rang que l’ingénieur diplômé est une mise en pratique de l’autodétermination prônée par ces deux penseurs.

  1. L’adaptation contextuelle selon le Bàkku
  • Le génie climatique endogène : Plutôt que de dépendre de technologies de climatisation énergivores, le mouvement prône le retour au bioclimatisme (orientation des bâtiments face aux vents dominants, double façade, cours intérieures, ventilation naturelle croisée).
  • La souveraineté des matériaux : Utiliser la terre crue, le géo-béton, la pierre locale (comme la pierre de Mako ou le basalte de Dakar) ou le typha. Ces matériaux biosourcés possèdent une excellente inertie thermique : ils emmagasinent la chaleur la journée et la restituent la nuit, régulant naturellement la température intérieure.
  • L’économie circulaire et locale : Importer du verre teinté ou de l’acier enrichit les industries extérieures. Utiliser les matériaux du sol valorise nos carrières, fait travailler nos artisans, nos maçons de la terre et maintient les ressources financières au sein de la communauté locale.

Le Bàkku ne refuse pas le progrès ni la verticalité ; il refuse le mimétisme stérile. C’est affirmer qu’un bâtiment moderne à Dakar, à Thiès ou à Bamako doit avoir une identité visuelle et technique profondément sahélienne et africaine.

3. Souleymane Bachir Diagne : Le mouvement Bàkku épouse la vision de l’Ubuntu de Souleymane Bachir Diagne en transposant sa philosophie de l’interdépendance humaine dans l’organisation de l’espace urbain et de l’architecture. Dans son ouvrage de référence Ubuntu, le philosophe sénégalais définit ce concept bantou non pas comme une identité figée, mais comme un humanisme de la relation, un processus actif consistant à « faire humanité ensemble » et à « fabriquer de la communauté ».

Le mouvement de résistance créative né à Dakar s’aligner directement sur cette démarche à travers quatre dimensions majeures :
1. Une ontologie de l’interdépendance contre l’isolement moderne
    • La pensée de Diagne : L’Ubuntu rappelle que « je suis parce que nous sommes ». L’individu n’existe pas de manière isolée ; son humanité se construit à travers le lien aux autres. 
    • L’application par le Bàkku : Le mouvement rejette l’urbanisme néolibéral individualiste, symbolisé par des blocs de béton et des tours de verre qui séparent et isolent les habitants. À l’inverse, il conçoit la cité et le bâtiment comme des vecteurs de socialisation, favorisant la vie communautaire, les espaces partagés et le vivre-ensemble spontané typiquement africain.

2. L’union sacrée des métiers : « Faire communauté » par la création
    • La pensée de Diagne : L’Ubuntu est une philosophie de la co-constitution : on devient humain ensemble.
    • L’application par le Bàkku : Le mouvement refuse la hiérarchie occidentale qui sépare l’architecte (le cerveau équipé d’un logiciel) de l’artisan (la main d’œuvre). En réunissant architectes, maçons de la terre, tailleurs de pierre, poètes, menuisiers et musiciens dès la genèse d’un projet, le Bàkku matérialise l’Ubuntu : l’œuvre architecturale devient le fruit d’une intelligence collective et relationnelle, où chaque savoir-faire valide et enrichit celui de l’autre. 

3. La réparation du « Spiritual Harm » (le préjudice spirituel)
    • La pensée de Diagne : Souleymane Bachir Diagne souligne que la colonisation, l’aliénation culturelle et la destruction des repères ne blessent pas seulement les corps, mais causent des dommages moraux et spirituels profonds à notre humanité commune. 
    • L’application par le Bàkku : La démolition sauvage du patrimoine historique africain (comme le marché Sandaga à Dakar) et son remplacement par des structures génériques et standardisées constituent précisément cette blessure spirituelle. Le Bàkku se dresse pour réparer ce tort en réintégrant la mémoire matérielle, les arts plastiques et les récits locaux dans les murs de la ville afin de soigner l’imaginaire collectif.

4. Un universalisme de traduction et non d’imposition
    • La pensée de Diagne : Grand penseur de l’universel, Diagne récuse l’universalisme abstrait imposé par l’Occident. Il prône un « universalisme de traduction » où les cultures dialoguent d’égal à égal à partir de leurs ancrages respectifs.
    • L’application par le Bàkku : Le mouvement ne rejette pas l’apport mondial (il dialogue volontiers avec l’héritage du Bauhaus européen de 1919), mais il refuse la colonisation architecturale uniforme (les modèles Dubaï ou Shanghai). Bâtir en terre crue, en typha ou en géo-béton, c’est traduire le concept universel de modernité dans la langue vernaculaire et climatique du Sahel, participant ainsi à l’universel depuis une souveraineté assumée. 

En définitive, si l’Ubuntu de Souleymane Bachir Diagne est une éthique de la construction de l’humain par le lien, le mouvement Bàkku en est la traduction physique : l’acte de maçonner, de dessiner et d’habiter la terre devient le prolongement spatial de notre humanité partagée

 

Par Malick MBOW, president du Mouvement BAKKU

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