CONTRIBUTIONS / TRIBUNE LIBRE

Pour en finir avec les inondations au Sénégal : Et si nous adoptions le modèle des « villes-éponges » ?
Par l’Architecte Malick MBOW, Président du Mouvement BAKKU
Le Chapeau de la Une : Alors que l’État mobilise 921 milliards de FCFA contre les inondations, notre modèle urbain actuel montre ses limites structurelles. Entre réfections de routes sans décaissement, réseaux asphyxiés par la densification sauvage et lotissements non viabilisés, le Sénégal subit de plein fouet la politique du « moins cher ». S’inspirant du succès des « villes-éponges » en Chine, cette tribune de l’Architecte et Président du Mouvement BAKKU propose une rupture radicale : réécrire immédiatement le Code de l’Urbanisme pour imposer des chaussées drainantes et des normes strictes. Une urgence technique pour transformer l’eau de pluie en ressource plutôt qu’en fatalité.
De retour d’un récent voyage en Chine, un spectacle saisissant m’a interpellé : alors qu’une pluie torrentielle s’abattait à la sortie de l’aéroport, l’eau disparaissait comme par magie dès qu’elle touchait la chaussée. Ce constat témoigne de la transformation radicale d’un pays qui, il y a quelques années encore, suffoquait sous une pollution pesante. Aujourd’hui, la Chine respire, ses villes verdissent et ses infrastructures domptent le climat. Elle a tout normé, tout certifié. À l’inverse, face au problème récurrent des inondations au Sénégal et plus largement en Afrique, une question s’impose : pourquoi persistons-nous à réinventer la roue ?
Chaque année, l’hivernage replonge nos capitales et nos cités secondaires dans la détresse. Pourtant, le diagnostic n’est plus à poser ; ce sont nos méthodes de construction qui portent en elles les germes de la catastrophe. Il est urgent d’interroger notre modèle d’aménagement urbain pour passer enfin d’une logique de lotissement précaire à une véritable politique d’urbanisation durable.
Les trois erreurs structurelles de notre aménagement
Le drame des inondations au Sénégal n’est pas une fatalité climatique, mais le résultat direct d’une « politique du moins cher » et de trois erreurs de conception majeures.
Premièrement, le rehaussement systématique des chaussées nouvellement construites, qui se retrouvent au niveau +00 par rapport aux habitations existantes. En superposant les couches de bitume lors des réfections sans décaisser au préalable, les intervenants transforment les vieux quartiers en véritables marécages. Les concessions riveraines deviennent mécaniquement les points bas où s’accumulent toutes les eaux de ruissellement de la rue.
Deuxièmement, l’implantation de nouveaux quartiers sans réseaux de tout-à-l’égout, un phénomène visible jusqu’aux extensions de pôles comme Diamniadio. On aplatit le relief naturel, on distribue les parcelles, on se met à construire, puis on réfléchit, trop tard aux infrastructures d’assainissement.
Troisièmement, la densification sauvage des quartiers d’antan. Des zones résidentielles historiques comme le Point E, initialement dimensionnées pour des villas en R+1, se transforment à grande vitesse en alignements de gratte-ciel. Le nombre d’habitants au mètre carré explose, mais le dimensionnement des réseaux enterrés reste inchangé. Pire encore, faute de pavage total des espaces publics, le réseau des eaux pluviales est aujourd’hui devenu le réceptacle des sables de nos rues, obstruant les collecteurs dès les premières gouttes.
L’insoutenable coût de l’inaction budgétaire
Certains décideurs ou promoteurs invoqueront le coût financier d’un changement de paradigme. Regardons plutôt les chiffres de l’inaction. Selon les estimations de la Banque Mondiale, les inondations coûtent en moyenne 60 milliards de FCFA de pertes directes par an au Sénégal. Le gouvernement vient d’ailleurs de mobiliser en urgence un programme national de lutte de 921 milliards de FCFA.
En persistant à injecter des centaines de milliards dans des tuyaux souterrains condamnés à l’ensablement, nous subissons une double peine : des infrastructures à faible durée de vie et des sinistres annuels destructeurs. À l’inverse, intégrer des technologies de chaussées drainantes (bétons poreux, pavés à joints perméables) engendre un surcoût initial de seulement 15 % à 25 %. Un investissement largement amorti par la réduction de 70 % des besoins en grands collecteurs de béton et par des frais de maintenance routière divisés par quatre.
Refonder le Code de l’Urbanisme : les quatre piliers de la rupture
Pour rompre définitivement avec ce cycle, l’État doit procéder à une refonte immédiate et courageuse du Code de l’Urbanisme, en y intégrant les principes de la « ville-éponge ». Quatre réformes majeures doivent être gravées dans le marbre de la loi :
- L’obligation de chaussées poreuses et le décaissement strict : Interdire l’asphalte imperméable sur les trottoirs, les parkings publics et les voies secondaires au profit de revêtements drainants. Rendre le décaissement obligatoire lors de toute réfection pour stopper la politique du niveau +00.
- L’instauration d’un Coefficient d’Emprise au Sol Végétalisé : Imposer à tout promoteur immobilier d’immeubles collectifs la rétention et l’infiltration de 100 % des eaux de pluie de sa toiture au sein même de sa parcelle (via des cours intérieures perméables ou des puits d’infiltration), interdisant le rejet immédiat vers un réseau public saturé.
- Le respect de la morphologie hydrographique et le « Bakku » urbain : Sanctuariser les talwegs et les circuits naturels de l’eau. Remplacer les canaux en béton à ciel ouvert, qui finissent en dépotoirs, par des noues végétalisées (coulées vertes) et des parcs inondables, espaces de loisirs en saison sèche et zones de tamponnement en hivernage.
- La certification locale des matériaux par le CEREEQ : Mandater le Centre d’Expérimentations et de Recherches pour l’Équipement pour homologuer des formulations d’enrobés et de bétons poreux adaptés aux contraintes spécifiques de nos sols, qu’il s’agisse des sables de la presqu’île ou des argiles gonflantes de Diamniadio.
Le Sénégal ne manque ni d’ingénieurs talentueux, ni d’architectes visionnaires, ni de solutions techniques. Il manque cruellement de normes opposables et d’une volonté politique de rupture. Continuer à bâtis selon les règles d’hier est une faute économique et sociale. Moderniser nos référentiels n’est plus une option technique, c’est une urgence vitale pour la dignité et l’avenir de nos villes.



