(SenePlus) – Économiste, romancier et musicien, Felwine Sarr est aussi l’homme dont un rapport a déclenché un mouvement mondial pour la restitution des œuvres d’art africaines. Dans un long entretien accordé à The Continent, numéro 250, du 22 août 2026, l’intellectuel sénégalais revient sur les origines de sa pensée, sur la manière dont une commande présidentielle a échappé à tout contrôle, et sur son désir, aujourd’hui, de redevenir avant tout musicien.
Né sur une petite île du delta du Saloum, dans l’ouest du Sénégal, près du fleuve Gambie, Felwine Sarr raconte à The Continent qu’il fallait déjà prendre un bateau pour rejoindre la ville et poursuivre ses études secondaires et universitaires. Cet isolement géographique a, selon lui, nourri très tôt un imaginaire du départ. Sa famille a ensuite connu plusieurs déplacements, notamment en France pendant la formation militaire de son père, avant qu’il ne choisisse, à son tour, de rester fixé plusieurs années à l’université d’Orléans, « fatigué de voyager », confie-t-il au média.
Revenu enseigner l’économie à l’université Gaston Berger, Sarr pensait s’être installé durablement au Sénégal. Mais l’attrait pour les sciences humaines l’a rattrapé : il rejoint ensuite l’université Duke, aux États-Unis, où il peut sortir du cadre disciplinaire classique. Il y voit une nécessité pour la pensée africaine, insistant sur l’importance, pour les penseurs et artistes, de se confronter à d’autres idées et sensibilités.
Cette insatisfaction rejoint un constat plus large qu’il formule dans l’entretien : l’économie africaine s’est longtemps posée la mauvaise question, celle d’imiter l’Europe, plutôt que de se demander quel mode de vie le continent souhaitait réellement pour lui-même. C’est ce questionnement qui a donné naissance à son essai Afrotopia, méditation philosophique sur une utopie africaine possible, et qui se prolonge aujourd’hui dans un nouvel ouvrage en préparation, La Fabrique du Présent.
L’écriture comme conversation avec la condition humaine
En 2016, Sarr fonde avec l’intellectuel camerounais Achille Mbembe Les Ateliers de la pensée, avec l’ambition de réunir artistes et penseurs d’Afrique et de la diaspora autour de leurs propres enjeux. Il justifie cette initiative par un déficit qu’il observe sur le continent : si les routes, hôpitaux et écoles sont indispensables, il manque, selon lui, une réflexion approfondie sur la réalité africaine elle-même.
Le moment le plus retentissant de son parcours reste la commande passée en 2018 par le président français Emmanuel Macron : un rapport sur le patrimoine africain conservé dans les musées français, coécrit avec Bénédicte Savoy. Sarr admet avoir d’abord douté de sa portée réelle, pensant qu’Emmanuel Macron ne donnerait pas suite à leurs conclusions et qu’il s’agissait avant tout d’une opération de communication. C’est sa coautrice qui l’a convaincu de l’importance du mouvement en gestation. Dès la première année suivant la publication du rapport, la France a accepté la restitution des trésors d’Abomey, ouvrant un débat mondial sur la décolonisation des musées occidentaux, un développement que Sarr décrit lui-même comme une surprise, révélatrice de la manière dont une idée arrivée au bon moment peut transformer le réel.
Au-delà de l’essai, Sarr revendique une fidélité plus profonde à la fiction. Il y voit un moyen d’exprimer ses rêves et sa sensibilité avec davantage de vérité qu’un texte théorique, et le juge plus apte à traverser les générations. Il travaille actuellement à un roman ambitieux situé dans l’Afrique de l’Ouest précoloniale du XIXe siècle, qu’il présente comme une grande saga interrogeant le destin dévié de ces populations et explorant la psyché des ancêtres — un projet qu’il considère plus essentiel encore qu’Afrotopia. D’ici l’année prochaine, il comptera cinq ouvrages publiés en anglais, entre fiction et essais, et six romans en français.
Sarr rappelle enfin que la musique traverse toute sa vie. Aîné d’une fratrie de douze enfants dont six sont musiciens, il a dirigé pendant douze ans le groupe reggae Dolé, avant de fonder son propre label au Sénégal. Aujourd’hui, dit-il à The Continent, il souhaite redevenir « davantage musicien que l’intellectuel public » qu’il a été ces dernières années.




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