L’anonymat de Banksy : sa cape d’invisibilité fascine, agace et génère beaucoup d’argent

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Banksy-petite-fille-avec-ballon© Malick MBOW

 

Reuters a publié une enquête dévoilant ce qu’ils pensent être l’identité de l’artiste britannique, objet de toutes les attentions depuis des années.

Loïse Delacotte
Au Banksy Museum de Madrid plus de 170 pièces et reproductions sont exposées.

(Europa Press News / Europa Press via Getty Images)

Plus dure à craquer que la Chouette d’or, il y a l’identité de Banksy. Un mystère que Reuters affirme avoir résolu dans une longue enquête publiée le 16 mars. Une petite fille qui tient un ballon, un manifestant jetant un bouquet de fleurs, un juge qui tabasse un manifestant, un vieil homme dans une baignoire… Toutes ces œuvres sont de Banksy. Un surnom seulement pour un artiste qui n’a ni nom ni visage, et qui a justement construit son succès et son identité sur son anonymat.

« L’invisibilité est un super pouvoir » ce n’est pas nous qui le disons, c’est Banksy lui-même. Ce super pouvoir, l’artiste le met au service de son travail depuis le début de sa carrière lancée à la fin des années 90. D’abord, comme l’explique son ancien agent Steve Lazarides dans son livre Banksy captured, il s’agissait de se protéger lui-même et d’échapper notamment à la police. En effet, les graffitis peints dans la rue sont illégaux, et pris sur le fait ou authentifiés comme ceux d’un artiste à l’identité connue, ce dernier risque de lourdes amendes, voire une peine de prison si le délit est répété.

L’anonymat choisi de Banksy est aussi, comme le souligne FarOut Magazine, un moyen de pratiquer librement son art et de faire en sorte que l’attention du public ne soit portée que sur une seule chose : l’œuvre et sa signification, et non l’artiste qui se cache derrière. D’éviter en somme la « starification » de l’artiste, pour ne pas que le propos soit noyé.

Pochoir réalisé par l’artiste Banksy, à Bayswater, dans l’ouest de Londres, le 22 décembre 2025.
CARLOS JASSO / AFP Pochoir réalisé par l’artiste Banksy, à Bayswater, dans l’ouest de Londres, le 22 décembre 2025.

Mais c’est également une manière pour lui de continuer à donner à son travail un sens politique, sans craindre de répercussions personnelles. C’est en tout cas ce que précise son avocat Mark Stephens à Reuters, au moment où l’agence de presse dévoile ce qu’elle estime être son identité « Depuis des années, Banksy est la cible de menaces persistantes de la part de personnalités extrémistes ». Il explique que l’anonymat de l’artiste « protège la liberté d’expression et permet d’exprimer la vérité sans craindre de répercussion, de censure ou de poursuite, précisément lorsque les sujets abordés sont d’ordre politiques, religieux ou de justice sociale ».

Nos confrères ont choisi, comme ils l’expliquent, de révéler l’identité supposée de Banksy justement en raison de l’influence politique et sociale de l’artiste. Et parce qu’ils estiment que ce dernier ne risque rien. « En ce qui concerne les répercussions légales ou la censure, les pouvoirs britanniques semblent à l’aise avec les messages de Banksy et son moyen d’expression » affirment les journalistes. Ce faisant, ils citent en exemple une fresque peinte en septembre après la violente répression d’une manifestation sur le mur du Palais de justice de Londres, un bâtiment historique protégé, et l’apparente absence de répercussion légale pour l’artiste.

Banksy intouchable ?

Et c’est précisément l’une des critiques qui est faite régulièrement à l’artiste par ses pairs, comme le rappelait Le Monde en 2013. Il serait, à en croire d’autres street artistes, le seul et unique « graffeur » à bénéficier d’un passe-droit absolu pour imposer ses œuvres n’importe où. Vice dédiait il y a plus de 10 ans un article à cette permission tacite accordée au natif de Bristol. « Quand un artiste de rue fait ça, c’est du vandalisme. Quand c’est Banksy, c’est de l’art » regrettait David Speed, un autre graffeur, dans les colonnes du magazine.

D’autant plus que ces œuvres livrées gratuitement au public ne servent pas que l’intérêt dudit public justement, mais celui de l’artiste directement. Les morceaux de murs peints par Banksy ne sont pas vendus, mais ils garantissent à ce dernier une visibilité permanente, mondiale et entretenue à coups de posts sur les réseaux sociaux, d’articles dans la presse et de musées dédiés aux quatre coins du monde.

Kiev sous une fine couche de neige, ce 17 novembre. L’obstacle antichar a été utilisé par l’artiste Banksy.
SERGEI SUPINSKY / AFP Kiev sous une fine couche de neige, ce 17 novembre. L’obstacle antichar a été utilisé par l’artiste Banksy.

Le résultat donne une image assez tranchée de l’artiste : celle, très romanesque, d’un mystérieux artiste masqué façon Batman, qui se bat dans l’ombre avec des pochoirs. Un artiste courageux et engagé, capable, par exemple, de se rendre en Ukraine à quelques kilomètres du front pour peindre sur des vestiges de bâtiments bombardés et dénoncer les exactions du régime de Vladimir Poutine.

Banksy, cash machine

Forcément, comme le rappelait Le Monde, Banksy est accusé par une partie des artistes d’être un « vendu », de surfer sur la mode du street art et l’appétit du public pour les figures à la Robin des Bois, mais de se servir réellement de son anonymat comme d’un outil marketing pour capitaliser sur son image. Une partie des galeristes ne cache pas non plus leur agacement comme le soulignait le Figaro, face à un artiste qui bénéficie largement du système existant tout en refusant d’en accepter les règles du jeu.

Car il faut aussi compter sur les coups d’éclat que se permet Banksy, parfois caché derrière sa capuche et des lunettes dotées de caméras. Comme lorsqu’il a détruit en direct durant une vente aux enchères l’une de ses pièces, avec un système de déchiqueteuse inséré dans le cadre. Sa « Fille au ballon » a ainsi été vendue 21,8 millions d’euros trois ans après son autodestruction savamment programmée et médiatisée.

A visitor takes a photo with a mobile phone of a 2004 limited edition screenprint
MIGUEL MEDINA / AFP A visitor takes a photo with a mobile phone of a 2004 limited edition screenprint « Girl with Red Balloon » during a press preview of an exhibition of British street artist Banksy « The Art of Banksy » at the MUDEC, the Museum of Cultures in Milan on November 20, 2018. The exhibition runs through November 21, 2018 – April 14, 2019. (Photo by Miguel MEDINA / AFP) / RESTRICTED TO EDITORIAL USE – MANDATORY MENTION OF THE ARTIST UPON PUBLICATION – TO ILLUSTRATE THE EVENT AS SPECIFIED IN THE CAPTION

Banksy crispe, car derrière sa cape d’invisibilité, se cache en effet un autre fantôme : celui de l’argent. Son anonymat est devenu une marque de fabrique. Très lucrative. D’après Reuters, il est impossible de chiffrer ce qu’a gagné réellement Banksy personnellement au fil des années, mais le marché secondaire, c’est-à-dire la revente de ses œuvres, a tout de même généré 250 millions d’euros depuis 2015.

L’artiste aux deux visages

L’artiste est-il pour autant passé « de l’autre côté », intéressé uniquement par son propre enrichissement et sa gloire ? Loin s’en faut. Depuis le début de sa carrière et de son succès, une très grande partie de l’argent tiré de la revente de ses œuvres n’entre pas dans sa poche. Une fresque peinte sur un hôpital de Southampton pendant le Covid-19 a par exemple permis de renflouer les caisses de plusieurs associations caritatives du domaine de la santé, comme le rappelait Sky News. Une autre peinte sur la devanture d’un pub sur le point de fermer lui a permis de ne pas mettre la clef sous la porte. Les exemples, recensés dans cet article de Myartbroker, ne manquent pas.

Banksy, conscient de cette dichotomie, avait déclaré à Time Magazine en 2010 , « Je m’autopersuade que mon art sert à promouvoir une contestation. Mais peut-être que je me sers de contestation pour promouvoir mon art. Je ne plaide pas coupable d’avoir vendu mon âme. Mais je fais cela depuis une maison bien plus grande qu’auparavant. »

Une raison de plus sans doute pour l’artiste de rester savamment caché derrière son anonymat revendiqué, n’en déplaise à Reuters et à tous ceux qui ont, au fil des années, voulu le démasquer. Il peut ainsi continuer à œuvrer en toute tranquillité (d’aucuns diraient impunité) pour dénoncer les maux de la société qu’il aura identifiés. Mais aussi à capitaliser sur le mystère lucratif qui enrobe depuis plus de deux décennies son absence de nom et de visage. Et peut-être réussir à éviter de devoir répondre d’une manière ou d’une autre à la question que tout le monde aimerait lui poser : est-ce vraiment possible de conjuguer les deux ?

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