La négritude décryptée comme un opium néocolonial

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Léopold Sédar SENGHOR © Malick MBOW
Léopold Sédar SENGHOR © Malick MBOW
« La négritude doit être le soporifique du Nègre. » Dans Négritude et négrologues, dont Le Vent se Lève republie des extraits choisis, Stanislas Spero Adotevi déconstruit méthodiquement le concept forgé par Césaire et Senghor

(SenePlus) – La revue Le Vent se Lève publie le 9 février 2026 des extraits choisis de Négritude et négrologues, ouvrage du philosophe togolais Stanislas Spero Adotevi paru en 1972 et réédité aux Éditions Delga. Dans ce texte devenu un classique de la pensée africaine, l’auteur livre une critique radicale de la négritude, ce courant intellectuel fondé dans les années 1930 par Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor. Né en 1934 à Lomé et décédé en février 2024, cet ancien élève de l’École normale supérieure et conseiller de Thomas Sankara s’attaque frontalement à la pensée de ceux qu’il considère pourtant comme ses prédécesseurs intellectuels.​

Adotevi commence par reconnaître la dette historique envers les fondateurs de la négritude. Dans les années 1930, alors que Paris accueillait une exposition coloniale internationale et que des écrivains s’évertuaient à justifier la colonisation française, une poignée d’étudiants africains et antillais ont osé proclamer « le droit à l’existence autonome du Noir en rappelant bruyamment et sauvagement le passé africain, la civilisation et la culture africaines », rappelle-t-il. Ces intellectuels, qui « avaient fait beaucoup de latin et ne comprenaient pas qu’on ne les prît pas pour des hommes pareils aux autres », ont répondu à leur aliénation quotidienne par un coup d’éclat.​

Le philosophe souligne que cette négritude originelle fut « un coup de pistolet au beau milieu » du concert colonial ambiant. Les poètes comme Césaire et Damas ont fait parvenir « à la bonne conscience européenne les ferrements de l’esclavage », écrit-il, ajoutant que « la négritude des années 30 annonçait confusément Lumumba et les séismes d’aujourd’hui ».​

Mais après avoir « dit les mérites » et « dit la dette », Adotevi estime pouvoir « puiser à pleines mains dans l’immense sottisier ». Sa critique se concentre particulièrement sur Senghor, dont il dénonce l’essentialisation du Noir. Le futur président sénégalais affirmait que « le Nègre est l’homme de la nature », « un sensuel, un être aux sens ouverts », qui « sent plus qu’il ne voit » et dont « la raison n’est pas discursive, elle est synthétique ».​

Selon Adotevi, cette théorisation reprend « à la lettre et presque de manière scolaire » les travaux de Lucien Lévy-Bruhl sur la « mentalité primitive », que ce dernier avait lui-même dénoncés dans ses Carnets comme des erreurs. Le philosophe togolais cite longuement Lévy-Bruhl pour montrer la similitude troublante avec les écrits de Senghor, concluant que si l’on enlève le mot « primitif » pour y mettre « Nègre », on obtient « jusqu’au plagiat » la fameuse sentence senghorienne selon laquelle « l’émotion est nègre comme la raison est hellène ».​

L’auteur rappelle que Lévy-Bruhl lui-même, « en pleine gloire officielle », n’a « pas craint de tout remettre en cause, détruisant ainsi l’œuvre de son existence » en affirmant dans ses Carnets : « Du point de vue strictement logique, aucune différence essentielle entre la mentalité primitive et la nôtre ». « Comme on est loin du caractère ontico-lyrique de ces braves sauvages ! », ironise Adotevi.​

Un outil néocolonial

Pour Adotevi, cette dérive transforme la négritude en instrument de domination. En faisant du Noir « un mystique et un émotif », la constitution biologique du « Nègre senghorien » lui interdit « tout espoir de pouvoir jamais rivaliser avec le Blanc sur le terrain de la raison et la science », analyse-t-il en citant son collègue Marcien Towa. « Le Nègre, tant qu’il demeure tel, n’a pas de place, en tout cas, pas de place égale à celle du Blanc, dans un monde fondé sur la raison et la science », poursuit-il.​

« Cette négritude qu’on propose aux pays d’Afrique, c’est purement et simplement le réglage du Nègre sur les petites vitesses des champs, sur l’heure mesquine de la néo-colonisation », assène le philosophe. Selon lui, Senghor, devenu président du Sénégal, a instrumentalisé ce concept pour « perpétuer un régime considéré comme néo-colonialiste ».​

Dans une formule percutante qui donne son titre aux extraits publiés, Adotevi conclut que « la négritude doit être le soporifique du Nègre ». « C’est l’opium. C’est la drogue qui permettra à l’heure des grands partages d’avoir de bons Nègres », écrit-il, établissant un parallèle explicite avec la célèbre formule de Marx sur la religion.​

Le philosophe dénonce une théorie qui « repose sur des notions à la fois confuses et inexistantes », qui « affirme de manière abstraite une fraternité abstraite des Nègres » et qui « suppose une essence rigide du Nègre que le temps n’atteint pas ». Cette fixité essentialiste ignore les « déterminations sociologiques », les « variations historiques » et les « réalités géographiques », souligne-t-il. « Elle fait des Nègres des êtres semblables partout et dans le temps », ajoute-t-il.​

En « ressassant le passé » et en « attisant une sensibilité morbide », le « poète-président » visait selon Adotevi « à faire oublier le présent ». La négritude des discours officiels devenait ainsi « une pure et plate propagande, une panacée aux problèmes de gouvernement ». « La très bizarre formule senghorienne de division raciale du travail intellectuel (l’émotion est nègre comme la raison est hellène) vise uniquement à perpétuer un régime considéré comme néo-colonialiste et dont il est président », écrit-il.​

Cette republication par Le Vent se Lève témoigne de l’actualité persistante de ce débat intellectuel majeur qui traverse la pensée africaine. La critique d’Adotevi, loin de rejeter l’héritage anticolonial de Césaire et Senghor, interroge la récupération politique et idéologique d’un mouvement né de la révolte contre le racisme colonial. Le philosophe reproche à Senghor d’avoir utilisé « les lieux communs éculés des théories les plus réactionnaires » pour construire une « thèse fixiste, éternitaire et abstraite du Nègre ».​

« Tout dans cette théorie de la négritude est une mascarade, une cavalcade de clichés grotesques et ridicules, une chevauchée de néologismes creux à trait d’union », écrit-il sans détour. Selon lui, « l’attitude intellectuellement irrecevable de toute cette école fait dévier sciemment et dangereusement à des fins réactionnaires de sujétion à l’étranger le mouvement originel de la négritude ».​

Plus de cinquante ans après sa première parution, Négritude et négrologues demeure un texte de référence pour comprendre les tensions entre affirmation identitaire et universalisme dans la pensée postcoloniale africaine.

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