« On ne réussit pas une Constitution en vase clos »

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Thiaba Camara SY 2O24© Malick MBOW

Face à Georges Dethie Diop sur RFM ce dimanche 11 janvier 2026, Thiaba Camara Sy martèle que la légitimité des réformes institutionnelles ne peut venir que de l’inclusion. Elle plaide pour un retour aux travaux de la CNRI et des Assises nationales

Invitée du Grand Jury de RFM ce dimanche 11 janvier 2026, l’expert-comptable et figure de la gouvernance Thiaba Camara Sy a livré une analyse sans complaisance de la conduite des réformes institutionnelles promises par le président Bassirou Diomaye Faye. Entre critique méthodologique et appel à la mobilisation collective, elle plaide pour un retour aux engagements du Pacte de bonne gouvernance démocratique.

Cosignataire de la tribune « Réformes institutionnelles : La rupture ne se proclame pas, elle se pratique« , Thiaba Camara Sy a d’emblée précisé la nature de ce texte publié après le discours à la nation du chef de l’État. Selon elle, il s’agit du rappel d’un engagement pris par le candidat Diomaye Faye avant son élection, et non d’une réponse aux accusations d’aphonie de l’élite face au nouveau pouvoir.

« Ce dont il était question, c’était de fournir un instrument pour cette rupture qui était demandée par le peuple sénégalais et qui était promise par le Pastef », a-t-elle expliqué sur RFM, faisant référence au Pacte national de bonne gouvernance démocratique signé par quinze candidats à la présidentielle de 2024, dont l’actuel président.

Pour l’ancienne associée dirigeante du cabinet Deloitte en Afrique de l’Ouest, la première erreur méthodologique a été d’accorder du temps au nouveau pouvoir sans exiger immédiatement la mise en œuvre des réformes promises. « Plus on s’enfonce dans le système qu’on est censé modifier, plus le temps passe et plus on s’empêtre », a-t-elle averti, citant Albert Einstein : « Un problème ne peut pas être résolu quand on se situe au même niveau de pensée que celui qui l’a créé. »

Thiaba Camara Sy estime que les nouvelles autorités se sont « moulées dans le système » au lieu de le transformer dès leur arrivée au pouvoir. « Aujourd’hui, le système n’a jamais été plus fort qu’aujourd’hui », a-t-elle constaté, regrettant que les centaines de nominations à des postes publics se soient faites sans appel à candidature, contrairement aux engagements du pacte.

L’invitée du Grand Jury a longuement évoqué les travaux de la Commission Nationale de Réforme des Institutions (CNRI), dirigée par Amadou Mahtar Mbow, à qui elle a rendu « un hommage appuyé ». Cette commission, mise en place sous Macky Sall, a sillonné l’ensemble du territoire de manière méthodique pour recueillir la demande citoyenne sur les réformes institutionnelles.

« Les conclusions ont été rendues en 2023, nous sommes en 2026. Le pays n’a pas fondamentalement changé », a-t-elle déploré, rappelant que l’ancien président Sall avait fait son « marché » en ne retenant que ce qui l’arrangeait. Selon elle, le nouveau pouvoir aurait dû ressortir ces travaux des tiroirs, les actualiser et les disséminer largement, notamment dans les langues nationales.

« Je trouve dommage que nous ne soyons pas capables de refermer ce chapitre-là et ressortir des tiroirs justement ce travail », a insisté Thiaba Camara Sy, y voyant une occasion manquée de réconciliation nationale.

La méthode, « aussi décisive que le contenu des réformes »

Forte de son expérience au sein du comité de rédaction des textes issus du Dialogue national, où elle a présidé la commission démocratie, libertés et droits de l’homme, l’invitée a souligné l’importance cruciale de la méthode dans la conduite des réformes.

« À partir du moment où nous travaillons en vase clos, je ne peux pas transmettre cette confiance que j’ai dans le processus », a-t-elle expliqué, regrettant l’absence de communication régulière avec les citoyens. Elle a suggéré la mise en place d’un comité de suivi qui aurait rendu compte hebdomadairement de l’avancement des travaux.

« Pour le commun des citoyens de ce pays, on avait l’impression que rien ne se passait », a-t-elle noté, avant d’ajouter : « Maintenant que l’annonce est faite, on a l’impression d’un lapin qu’on sort d’un chapeau. »

Interrogée sur la possibilité de réussir une réforme constitutionnelle sans débat national structuré et pluraliste, Thiaba Camara Sy a été catégorique : « Ma position, c’est que non. » Le risque, selon elle, est de rester au niveau d’un débat de techniciens sans obtenir l’adhésion de l’ensemble des parties prenantes.

« On ne fait pas mon bonheur malgré moi et j’ai tendance à dire : ce qui se fait sans moi se fait contre moi a priori », a-t-elle affirmé, insistant sur le fait que la légitimité d’une réforme constitutionnelle ne peut venir que de l’inclusion.

Face à l’argument de l’urgence souvent invoqué pour justifier la rapidité de l’action, elle a rétorqué : « Quand on veut aller vite, on va seul, mais si on veut aller loin, on y va ensemble. »

L’expert-comptable a identifié trois problèmes fondamentaux qui minent le développement du pays : « Nous ne sommes pas capables de nous projeter sur le long terme. Tout n’est guidé que par l’urgence », a-t-elle d’abord constaté.

« Deuxièmement, nous parlons beaucoup et nous agissons peu. Troisièmement, plutôt que des identités remarquables, nous ferions mieux de construire un collectif remarquable », a-t-elle poursuivi.

Selon elle, le Sénégal passe son temps à « graver sur le sable » : « Chaque fois que la marée arrive, on redémarre à zéro », a-t-elle illustré, déplorant la perte systématique d’expertise technique à chaque changement de pouvoir.

Thiaba Camara Sy a rappelé les termes précis du pacte signé par les candidats : « Je soussigné déclare adhérer pleinement à ce pacte de bonne gouvernance démocratique issu des conclusions des assises nationales du Sénégal et des recommandations de la CNRI. »

« Pour les signataires, c’était un engagement politique opposable », a-t-elle martelé, avant d’ajouter : « Le pouvoir actuel ne peut pas s’en écarter sans se renier. »

Elle a souligné que dans l’élan de la victoire de 2024, les Sénégalais auraient compris qu’on ne réalise pas des changements d’une telle envergure d’un claquement de doigts, à condition d’avoir « une trajectoire, une feuille de route » claire. « Aujourd’hui, cet espoir-là a déserté beaucoup de personnes », a-t-elle regretté.

Un appel à la réconciliation nationale

L’invitée du Grand Jury a plaidé pour un exercice de type « Commission Vérité et Réconciliation », à l’image de ce qui s’est fait en Afrique du Sud, pour traiter les traumatismes de la période précédente.

« Nous avons eu 2000 prisonniers politiques au Sénégal. Nous avons eu presque une centaine de gens qui ont été tués », a-t-elle rappelé, ajoutant : « J’aurais aimé qu’on puisse en parler, qu’on puisse permettre à ces familles de faire leur deuil. »

Face à la violence qui s’exprime sur les réseaux sociaux, elle s’est inquiétée : « Ça n’est pas le Sénégal Teranga, ça n’est pas nous ça. » D’où la nécessité, selon elle, de « réapprendre à se parler sans invective, sans anathème ».

Sur le plan économique et social, Thiaba Camara Sy a diagnostiqué « beaucoup d’angoisse liée à l’incertitude » et « une crise de gouvernance ». Elle a vivement critiqué l’habitude des nouvelles autorités de « se déshabiller chaque fois sur les régimes précédents ».

« C’est juste inacceptable. C’est le navire Sénégal, un point, un trait, et nous sommes tous dedans », a-t-elle lancé, avant d’ajouter : « L’heure est grave, l’heure est difficile. Ce qui est important, c’est : quel est le cap ? Quelle est la vision ? Quelle est la stratégie ? »

Elle a appelé à une mobilisation collective de tous les acteurs : « L’État tout seul ne va pas pouvoir s’en sortir. Il ne faut pas tout attendre de l’État. » Selon elle, syndicats, universitaires, société civile, patronat et leaders communautaires doivent « serrer les coudes » pour définir ensemble les solutions.

L’ancienne dirigeante de Deloitte, aujourd’hui engagée dans le financement de l’entrepreneuriat féminin à travers H Capital, s’est inquiétée des projets d’accroissement de la pression fiscale.

« Je ne connais pas un pays au monde qui s’est développé par son secteur public. C’est le secteur privé qui crée de la richesse », a-t-elle affirmé, s’interrogeant : « Est-ce qu’ils sont conscients de la fable sur la poule aux œufs d’or ? »

« Ce n’est pas en étouffant les entreprises qui sont déjà dans leur fonctionnement quotidien complètement sinistrées qu’on va y arriver », a-t-elle averti, appelant plutôt à « générer de la richesse » par une politique favorable au secteur privé.

Sur la polémique autour de la dette et du FMI, Thiaba Camara Sy a reconnu « une part de responsabilité du FMI et de la Banque mondiale » dans la situation actuelle, évoquant la notion de « soutien abusif ».

Mais pour elle, « ce n’est pas le débat » : « Pointer du doigt, tout ça, oui, d’accord. Mais ce n’est pas la priorité. » Elle a qualifié les attaques contre le FMI de « postures politiciennes alors que l’enjeu c’est la survie économique et financière de ce pays ».

Concernant le refus de restructurer la dette, elle a estimé que le Premier ministre Ousmane Sonko « dispose sûrement d’informations » que le public n’a pas, mais a réclamé « un devoir d’explication, d’information et de transparence » pour que les citoyens puissent « prendre leur disposition » face aux « temps difficiles » à venir.

En conclusion, l’invitée du Grand Jury a défini sa vision d’une rupture réellement pratiquée : « Le jour où nous aurons un système démocratique où l’ensemble du peuple ne se sentira pas pris en otage par une classe politique qui, une fois élue, fait ce qui lui plaît. »

« Le rôle du citoyen ne doit pas se limiter au choix d’un dirigeant », a-t-elle insisté, avant d’affirmer sa confiance dans les capacités du pays : « Nous avons un soubassement de valeurs solides et des valeurs vraiment très élevées. Il faut que nous arrivions à les refaire naître. »

Pour y parvenir, un seul impératif selon Thiaba Camara Sy : « Nous n’y arriverons véritablement qu’en étant ouvert, inclusif et en améliorant notre jeu collectif. »

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