Notre patrimoine littéraire est un espace dense de créativité et de beauté. La littérature est un art qui trouve sa place dans une époque, un contexte historique, un espace culturel, tout en révélant des vérités cachées de la réalité. La littérature est une alchimie entre esthétique et idées. C’est par la littérature que nous construisons notre récit qui s’inscrit dans la mémoire. Ainsi, la littérature africaine existe par sa singularité, son histoire et sa narration particulière. Les belles feuilles de notre littérature ont pour vocation de nous donner rendez-vous avec les créateurs du verbe et de leurs œuvres qui entrent en fusion avec nos talents et nos intelligences.
Dans le genre littéraire, qui comporte beaucoup d’expressions diverses, il existe une tonalité particulière, celle de la fiction du réel qui relève plus souvent de la satire pour mieux dénoncer. Une fiction, emprunté au latin impérial fictio qui signifie action de façonner et création et du latin médiéval qui veut dire tromperie, est un produit de l’imagination qui n’a pas de modèle complet dans la réalité. Une fiction est un espace plus souvent imaginaire que réaliste qui peut servir de cadre pour le récit d’une histoire. De ce cadre fictionnel, on peut toutefois bâtir une réalité supposée, sans jamais la nommer directement ou en prenant des référents factices mais que chacun peut reconnaître pour parvenir au vraisemblable.
Cet espace romanesque illusoire est bien à l’œuvre dans le roman Le crépuscule des vanités d’Amadou Tidiane Wone. En effet, si les personnages semblent tout droit sortis de l’imagination de l’auteur, les lieux géographiques et le contexte social sont, quant à eux, suffisamment identifiables, sans être révélés directement mais prenant les chemins tortueux d’une réalité outrée pour mieux en dévoiler les faiblesses.
Cela a pour effet de permettre au lecteur de se plonger immédiatement dans cette convention littéraire qui suppose une connivence qui accepte le jeu de la caricature pour laisser apparaître les arcanes de la substance du réel.
Le cadre du récit fait entrer en scène plusieurs personnages dont la figure centrale est N’Gagne Ndiaye, Directeur Général des Douanes, personnage peu scrupuleux qui abuse de tous ses pouvoirs. Autour de lui, sa cour est importante, incarnée surtout par sa troisième épouse, Dewel, une séductrice redoutable qui use de ses charmes pour parvenir à ses fins.
Quand débute le roman, N’Gagne Ndiaye est confronté à un dilemme qui le torture et où sa destinée semble prête à basculer, une intrigue que nous ne révélerons pas pour ne pas divulguer le mécanisme du roman. D’autres personnages gravitent dans le champ romanesque de ce crépuscule des vanités et chacun y est très incarné. En effet, l’auteur a pris soin de dessiner chaque protagoniste pour renforcer la crédibilité de son cercle littéraire qui fonctionne de manière instantanée, avec une stylistique habile et fluide pour donner au scénario un caractère intriguant et digne d’un thriller politique et moral.
Tout comme Amadou Tidiane Wone s’attache à tricoter plusieurs ruses dans la trame de l’histoire afin d’entraîner ses personnages vers un dénouement que l’on ignore au fil des chapitres et maintenir le lecteur dans une attente qui force au suspense. Apparemment, Le crépuscule des vanités se lit comme un roman à clé, avec tous les ingrédients inhérents au genre : manœuvres, complots, stratagèmes, artifices et rebondissements.
Par le titre, on pense également à un autre roman Le Bûcher des vanités de l’américain Tom Wolfe, publié en 1987, et qui raconte le cataclysme de la chute de celui qui se croit invincible dans le monde protégé de Wall Street à New York. Tout comme dans le domaine de l’art, les vanités incarnent la représentation de la mort. Une vanité est une représentation allégorique de la fragilité de la vie humaine et de la fatuité de ce à quoi l’être humain s’attache durant celle-ci. Les éléments symboliques les plus courants pour exprimer la vanité sont la mort, le temps qui passe, la vacuité des passions et les activités humaines. C’est bien ce qui semble être le destin désormais de N’Gagne Ndiaye.
Mais cet appareil littéraire admirablement construit semble bien être surtout au service d’une forme de dénonciation du réel qui a pour seul horizon la corruption, la trahison, le sens immoral, le meurtre, la lâcheté, la décadence humaine.
Les références au réel se révèlent de plus en plus au fil du récit et la trahison des élites est mise à jour, figurant la mascarade du faux soleil des indépendances.
Mais l’auteur ne s’arrête pas là et sa narration romanesque s’empare de ce qui pourrait sauver ce monde du chaos, par l’intervention du personnage de Almamy, animé de vengeance et de justice, qui est celui par qui le changement arrive et qui, aidé d’alliés réformateurs, met fin à un système décadent et empoisonné. Et la fibre du roman va de charybde en scylla pour faire tomber les traîtres qui ont usurpé toutes les identités pour sauver leur propre réussite et leur existence protégée.
Ainsi, le roman d’Amadou Tidiane Wone réussit le double pari de créer une atmosphère romanesque qui s’incarne talentueusement pour être l’instrument de l’accusation qui brandit les principes de l’équilibre pour mettre à terre une forme de domination politique insoutenable. Par une structure narrative haletante et efficace, il parvient à déjouer les trames de l’intrigue en y dessinant des sujets de société dont il dénoue les artifices emmêlés.
Formidablement écrit, dénichant le grotesque ou la grandeur des personnages, le roman Le crépuscule des vanités, ménageant ses effets dans une sorte de respiration suspendue, est conduit avec précision à sa résolution dans un style vif qui transforme le crépusculaire en soleil des libertés.
Le crépuscule des vanités, Amadou Tidiane Wone, éditions Panafrika / Silex / Nouvelles du Sud, Dakar, 2006 – Réédition numérique : Nouvelles Editions Numériques Africaines (NENA), Dakar, 2016.
Amadou Elimane Kane est écrivain, poète.




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