Lire Fanon

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Par Cheikh Thiam
EXCLUSIF SENEPLUS – Le contexte colonial explique la dichotomie brutale « tu es noir parce que tu es pauvre ; tu es blanc parce que tu es riche ». Mais la visée n’est pas de substituer une race à une autre : elle est de libérer l’Homme

Un autre monde est possible

Psychiatre, moudjahid et théoricien, Fanon laisse une œuvre qui a ouvert la voie à un humanisme radical. Premier volet d’un dossier en trois parties, « Au nom des damnés », paru dans le numéro 4 de La Case Mag.

On ne peut comprendre Frantz Fanon qu’en le replaçant dans ses contextes. Faute de quoi, il est non seulement mal lu, mais parfois littéralement renversé. Comment, par exemple, entendre du même auteur l’affirmation, en pleine guerre de libération, que « le monde colonial est un monde manichéen » et que la décolonisation ne peut advenir sans rupture radicale – jusqu’à l’idée d’« éliminer l’homme blanc » comme figure historique et symbolique et d’un système – et lire, quatre ans plus tôt, dans Peau noire, masques blancs (1952), que « celui qui adore le Noir est aussi malade que celui qui l’abhorre » ? La réponse est simple : Fanon parle depuis des lieux distincts et contre des objets différents. Il est, tout à la fois, un humaniste radical et un penseur révolutionnaire.

Penser et dépasser la binarité

Le Fanon de Peau noire, masques blancs dénonce les effets psychologiques de l’invention des races mais refuse de tomber dans les travers de l’essentialisme en exigeant de ne pas réactiver les catégories mêmes qui nous enferment. Il nous avertit : ne prenons pas les symptômes pour la cause ; ne confondons pas les effets du système avec le système lui-même. Et pourtant, dans le même souffle, il martèle une évidence que seule la mauvaise foi républicaine peut masquer : le monde colonial est fondamentalement raciste.

Comprendre Fanon suppose donc de le replacer dans son temps : le temps historique de la colonisation, celui de l’écriture bien sûr, mais aussi celui de la lecture qui nous permet d’appréhender le monde, et la répétition de l’histoire, comme ce qu’il est : une continuation de la modernité européenne, dont la manifestation la plus claire est l’apartheid, appliquée en Algérie lorsqu’il décida de joindre le Front de libération nationale (FLN) mais également aujourd’hui, en Palestine. Lire Fanon, c’est contextualiser, pour saisir la portée d’une pensée qui naît dans une France schizophrène, fondée sur la hiérarchie raciale tout en niant l’existence de la race.

Un universalisme empoisonné

A priori, rien d’extraordinaire dans la trajectoire d’un homme issu d’une petite île colonisée par la France, qui semble traverser le temps. Mais c’est précisément sa naissance, il y a cent ans, en 1925, sur cette île, qui le prédestine à une telle œuvre. La Martinique : une « périphérie » de la France, un espace particulier qui ne reconnaît pas la race au niveau des principes, mais dont l’économie, la culture et les nerfs sociaux sont structurés par elle.

Voilà pourquoi Fanon peut être envoyé plus tard comme agent de l’administration coloniale malgré sa couleur : la République se défend de voir ce qu’elle produit. Mais comment demander à un jeune homme qui fut un pupille d’Aimé Césaire de croire que la domination des Békés n’est qu’une illusion, que les mornes ne sont pas réservés aux Noirs, que l’ordre social n’est pas racialement distribué ?

Sa première grande leçon, en tant que natif de la Martinique, est celle du mensonge constitutif de l’Euromodernité : elle proclame l’universel en se fondant sur l’inégalité. Ce racisme implicite, nié au nom de la République mais inscrit dans les veines de la société martiniquaise, Fanon l’éprouve plus nettement à Blida, en Algérie, où il devient chef de service psychiatrique en 1953, après avoir proposé ses services au Sénégal dans une lettre à Léopold Sédar Senghor restée sans réponse.

Là, agent d’un système colonial qui se prétend civilisateur, formé par une tradition eurocentrée, Fanon reçoit les Algériens traumatisés par la répression, la torture, la guerre. Il reçoit aussi les colons eux-mêmes, auteurs ou témoins de cette violence. L’hôpital devient une miniature de la société coloniale ; la manifestation la plus concrète de la violence. On y voit se dessiner ce qui sera son magnum opus, Les damnés de la terre (1961), mais aussi L’An V de la révolution algérienne (1959).

Rien d’étonnant alors que Fanon démissionne en 1956 : on ne guérit pas les esprits blessés au nom de l’appareil qui les blesse. La contradiction était intenable. Il rejoint le FLN la même année.

Demain, les cendres du vieux monde

L’aliénation, fruit d’une violence physique et psychique constitutive du colonial, le pousse ainsi à penser la nécessité d’une transformation totale de la société postcoloniale et la violence comme nécessité historique de la libération. C’est ce Fanon-là qui sera lu, repris et enseigné dans la tradition radicale noire : parce qu’il donne à des figures comme Huey Newton, Bobby Seale, Angela Davis, Assata Shakur, Kwame Ture ou Mumia Abu-Jamal une grammaire pour comprendre et dire la violence raciale structurante du système. Les damnés de la terre propose alors, face à la violence coloniale, une violence purificatrice du colonisé – non comme culte de la destruction, mais condition d’arrachement au monde compartimenté de la domination.

La puissance de Fanon ne s’arrête pas à cette théorie de la rupture. En représentant la colonisation comme un système total et totalisant – politique, économique, épistémique, psychologique – il a armé les mouvements de libération d’un langage pour théoriser et organiser leurs combats, tout en jetant les bases de ce qui deviendra, au XXIᵉ siècle, la théorie décoloniale, systématisée par les penseurs latino-américains et aujourd’hui déployée à la surface du Sud global. Fanon était déjà, sans le vocabulaire, un théoricien et un praticien de la décolonialité. Penser le monde, libéré de l’abstraction de la tour d’ivoire, est d’abord et avant tout un engagement personnel.

Pour autant, chez lui, la destruction du suprémacisme blanc n’est jamais une fin en soi. Elle n’ouvre pas sur une nouvelle ghettoïsation du monde, ni sur un essentialisme noir. Le contexte colonial explique la dichotomie brutale « tu es noir parce que tu es pauvre ; tu es blanc parce que tu es riche ». Mais la visée n’est pas de substituer une race à une autre : elle est de libérer l’Homme. Fanon met à nu la mauvaise foi de l’Euromodernité – sa capacité à se dire universelle tout en produisant l’exclusion – et appelle à un humanisme qui ne soit plus l’alibi de l’empire mais le résultat d’un engagement et de luttes collectives.

Cheikh Thiam est professeur d’Études africaines et d’Anglais (Amherst College, Massachusetts).

Crédit photo : Mustapha Boutadjine, « Frantz Fanon » (2000), Graphisme-collage.

Cet article est le premier de trois volets parus dans le numéro 4 de La Case Mag, magazine trimestriel du Musée des Civilisations noires (MCN), au sein d’un dossier spécial intitulé « Au nom des damnés », consacré à Frantz Fanon. Le numéro est à retrouver en exclusivité au format imprimé au MCN, à l’occasion du colloque international marquant le centenaire de la naissance du psychiatre révolutionnaire, organisé du 17 au 20 décembre 2025.

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