Sortir du local. Entrer dans la responsabilité mesurable. Matériaux africains et géopolitique des normes environnementales Par Emiliano HOUNOU

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Emiliano-Hounou-Architecte@MALICK MBOW

Architecte chez EMILIANO’H Architecte DPLG | CEO EXPERTISE & HÔTELLERIE | CEO MAISON’H | SGA de la FAFA | Past SG de l’ONAT
6 décembre 2025
Résumé
Cet article propose une critique de la notion de matériaux locaux, dans les discours contemporains sur la durabilité architecturale. S’appuyant sur les filières globalisées du bâtiment et sur une pratique professionnelle située entre l’Afrique de l’Ouest et la France, il démontre que cette notion, devenue insuffisante, agit davantage comme une injonction morale adressée aux pays du Sud que comme un outil d’analyse. Il défend la nécessité d’un déplacement conceptuel vers la responsabilité mesurable. Performance. Filière. Empreinte. Justice climatique. L’article introduit également le BAKKU comme hypothèse africaine de mesure, non pour remplacer les normes internationales, mais pour ouvrir un espace de souveraineté technique dans l’évaluation environnementale.
Introduction
L’expression matériaux locaux, rassure. Elle paraît familière, évidente, presque naturelle dans les conversations sur la durabilité. Elle évoque la proximité, l’ancrage, une certaine vertu écologique. Pourtant, le local ne décrit plus la réalité matérielle qui structure le bâtiment contemporain. Dans un monde où les filières de construction opèrent à l’échelle globale, la notion perd sa capacité analytique. Elle devient un marqueur moral plus qu’un critère mesurable.
Cette transformation ne serait qu’une curiosité sémantique si elle n’entraînait pas d’effets géopolitiques. Or elle en produit. Les pays du Sud sont sommés de justifier la localité de leurs matériaux alors que les pays du Nord ne sont jamais renvoyés à leurs propres incohérences. Une asymétrie se construit. Un soupçon s’installe. Une hiérarchie silencieuse se maintient.
Pour dépasser cette impasse, il faut changer de langage. Sortir du local. Entrer dans la responsabilité mesurable. Non pour nier les attaches territoriales, mais pour reconnaître que la durabilité repose sur des preuves, pas sur des récits. Sur des filières réelles, pas sur des imaginaires.
I. Le mot local. Une catégorie devenue résiduelle
Le bâtiment s’inscrit aujourd’hui dans des circuits globalisés. Les matériaux traversent les continents avant d’être mis en oeuvre. L’acier se forge ailleurs. Le verre se trempe ailleurs. L’aluminium s’extrait ailleurs. Un matériau manufacturé n’est presque jamais strictement local.
Dans ce contexte, continuer à parler de matériau local revient à ignorer les trajectoires réelles de la matière. La catégorie ne rend plus intelligible la complexité des filières. Elle masque leur dimension géopolitique. Elle réintroduit une morale implicite, souvent dirigée contre les pays africains à qui l’on demande une exemplarité que personne ne réclame aux nations industrialisées.
Le local devient ainsi une fiction commode. Une fiction asymétrique.
II. Le ciment togolais. Local industriel, non local moral
Le ciment produit au Togo est indéniablement local au sens industriel. Il est fabriqué sur place. Il mobilise des emplois nationaux. Il irrigue l’économie. Il façonne les villes. Pourtant, il est fréquemment disqualifié par les cadres environnementaux dominants qui le jugent insuffisamment vertueux.
Ce paradoxe devient frappant dès que l’on compare avec les pratiques du Nord. Personne n’exige de Paris qu’elle bâtisse avec des matériaux extraits sous ses pieds. Personne ne suspecte Copenhague de manquer de sincérité lorsqu’elle
importe acier, verre ou aluminium. Le local n’y est pas une norme morale. La performance énergétique y est la seule exigence.
Cette différence de traitement révèle une hiérarchie implicite. Une latitude technique au Nord. Une suspicion au Sud.
III. Aluminium et bauxite. La contradiction fondatrice
L’aluminium européen dépend, en partie, de la bauxite africaine. La circulation est totale. La façade brillante des métropoles du Nord est, dans son essence, une matière du Sud. Pourtant, jamais cet aluminium n’est considéré comme non local dans les discussions environnementales.
On lui demande d’être performant. Pas d’être géographiquement vertueux.
Cette dissociation révèle un biais structurel. Le Nord pense la durabilité en termes de performance. Le Sud est invité à la penser en termes d’origine. C’est une contradiction conceptuelle, mais surtout politique.
IV. Deux continents. Une expérience empirique stratégique
C’est ici que je fais appel à mon parcours professionnel. Non pas pour raconter une trajectoire personnelle mais pour situer l’observation.
Je travaille en Afrique de l’Ouest. Je travaille également en France. Deux terrains. Deux régimes d’exigence. Deux manières de penser la responsabilité des matériaux. Cette position bi-continentale me place au coeur du contraste.
Je construis aujourd’hui des immeubles à Mantes-la-Ville, en région parisienne. Personne ne me demande si mes matériaux sont locaux. La question n’a pas de sens réglementaire. En revanche, quand je choisis un matériau, je dois le soumettre à un bureau d’études thermique qui en analyse l’inertie, la conductivité, le comportement énergétique selon la RT 2020. La décision repose sur la mesure. Pas sur la morale.
Au Togo, où la chaleur est la première donnée climatique, aucun dispositif équivalent n’exige une preuve de rafraîchissement. Aucun cadre normatif n’oblige l’architecte à démontrer l’adéquation thermique d’un matériau à son contexte. Le choix repose sur l’habitude, la disponibilité, parfois le récit. La mesure manque.
Ce contraste n’est pas un reproche. C’est un diagnostic. Il montre ce qui doit être construit.
V. Justice climatique. Vers une symétrie des droits
L’Europe lutte contre le froid. Le chauffage y est reconnu comme un besoin vital. L’Afrique lutte contre la chaleur. Le rafraîchissement devrait être reconnu comme un besoin équivalent. Pourtant, seuls les besoins du Nord sont spontanément légitimés.
Une justice climatique exige une symétrie des droits. Elle exige que chaque géographie puisse définir ses propres besoins sans être ramenée à une morale importée. Là encore, le local empêche d’analyser. La responsabilité mesurable ouvre la possibilité d’un dialogue équitable.
VI. Les normes comme instruments géopolitiques
Le local n’est pas un concept neutre. C’est un instrument normatif. Il participe d’un ensemble plus vaste où les standards sont souvent élaborés ailleurs puis appliqués au Sud. La gouvernance du monde en est la parfaite illustration. L’Afrique vit sous les agendas et les contraintes des institutions de l’élite mondialiste. Les normes environnementales suivent la même logique.
Cette dépendance limite la capacité du continent à définir son propre rapport à la durabilité. Elle entretient une infantilisation structurelle. Elle empêche la souveraineté technique.
VII. Entrer dans la responsabilité mesurable. Une souveraineté technique africaine
Sortir du local ne signifie pas renoncer à l’éthique. Cela signifie l’ancrer dans le mesurable. La responsabilité mesurable exige des données. Des filières traçables.
Des empreintes quantifiées. Des critères adaptés aux réalités climatiques africaines. Elle exige aussi d’inventer nos propres instruments.
C’est ici que j’esquisse une proposition. Le BAKKU. Je le conçois comme une hypothèse de mesure. Non comme seulement un étendard culturel. Non comme seulement une identité. Il est cela, bien sûr. Mais il porte davantage. Il peut devenir une tentative méthodologique pour donner au continent un langage quantifiable de la valeur, de l’impact, de la cohérence. Le BAKKU interroge ce que l’Afrique reconnaît, ce qu’elle valorise, ce qu’elle juge digne. Il pourrait devenir une unité de responsabilité appliquée à la matière. Non pour remplacer les normes internationales. Pour rendre visible ce qu’elles ne mesurent pas. Pour traduire l’équité climatique dans un instrument propre. Pour dire qu’un matériau ne se juge pas seulement à l’aune d’un récit territorial mais à la hauteur d’une empreinte réelle et d’un projet politique.
Le BAKKU n’est pas encore une norme. Il est une ouverture. Un espace de souveraineté. Il marque le passage de la morale du local à une métrique africaine de la responsabilité. La capacité à mesurer est une maturité. Le continent noir doit entrer dans cette maturité.
Conclusion
Le mot local ne tient plus. Il ne déploie plus d’intelligibilité. Il impose des contraintes morales asymétriques. Il empêche l’Afrique de s’inscrire pleinement dans le concert normatif mondial. Sortir du local, c’est refuser l’assignation. Entrer dans la responsabilité mesurable, c’est assumer une souveraineté technique. Une souveraineté qui ne demande pas la permission. Qui produit ses outils. Qui construit ses normes. Qui formule sa propre géopolitique de la durabilité.
L’Afrique ne doit plus être un espace où l’on mesure les autres. Elle doit devenir un espace où l’on se mesure soi-même. Un espace adulte. Un espace de preuves. Un espace de pensée. Un espace de norme.

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