LA DÉMOCRATIE AMERICAINE EN DANGER SELON D’ANCIENS AGENTS DU RENSEIGNEMENT

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Portrait de Donald TRUMP - Président des Etats Unis © Malick MBOW
Portrait de Donald TRUMP – Président des Etats Unis © Malick MBOW

Dans un rapport publié mercredi, plus de 340 anciens officiers de la CIA, du FBI, du Département d’État et du Pentagone appliquent leurs outils d’analyse à leur propre pays et tirent une conclusion alarmante : les États-Unis dérivent vers l’autoritarisme

Publication 18/10/2025

(SenePlus) – The Steady State, organisation à but non lucratif fondée en 2016 et composée d’anciens officiers de la CIA, du FBI, du Département d’État, du Pentagone et du Département de la Sécurité intérieure, a publié mercredi 16 octobre un rapport de 301 pages appliquant les méthodes analytiques de la communauté du renseignement américain à la situation politique intérieure des États-Unis.

Cette démarche, inédite pour ces professionnels habitués à analyser les menaces étrangères, marque selon eux « un tournant inhabituel » justifié par « les enjeux du moment actuel ». Le document précise qu’aucun auteur n’a agi à la demande du gouvernement américain ou d’un parti politique.

Le rapport conclut « avec une confiance modérée à élevée » que « l’effet cumulatif de multiples dynamiques qui se renforcent mutuellement place la nation sur une trajectoire vers l’autoritarisme compétitif : un système dans lequel les élections, les tribunaux et autres institutions démocratiques persistent dans leur forme mais sont systématiquement manipulés pour consolider le contrôle exécutif ».

L’analyse identifie cinq tendances interconnectées qui alimentent ce processus : le débordement de l’exécutif, l’érosion de l’indépendance judiciaire, la faiblesse et l’abdication législatives, la refonte du système électoral, et le sapement de la confiance publique, du savoir et de la société civile.

L’exécutif accusé d’instrumentaliser l’État

Le rapport juge « avec une grande confiance que la branche exécutive instrumentalise activement les institutions d’État pour punir les opposants perçus et protéger les alliés ». Cette instrumentalisation comprend « la politisation du Département de la Justice et des agences de renseignement, l’affaiblissement de la surveillance et des institutions indépendantes — y compris le licenciement des inspecteurs généraux — et la politisation de la fonction publique, notamment par la relance de mesures telles que le ‘Schedule F’, qui sape la neutralité de la main-d’œuvre fédérale ».

Le président Trump est en passe d’émettre environ 275 décrets exécutifs cette année, « l’un des taux les plus élevés de l’histoire américaine, et plus de cinq fois supérieur à son premier mandat », note le document. Ces directives vont « au-delà de la gestion routinière, contournant fréquemment le Congrès et testant les limites constitutionnelles ».

Parmi les exemples cités figurent la tentative de mettre fin au droit du sol pour l’attribution de la citoyenneté, des décrets limitant les recours judiciaires tels que les injonctions nationales, et des suspensions réglementaires émises sans les procédures normales de consultation publique.

Le président a invoqué des pouvoirs d’urgence pour fédéraliser les troupes de la Garde nationale malgré l’opposition des gouverneurs, selon le rapport. Des déploiements en Californie, à Washington D.C., en Oregon et dans l’Illinois se sont produits « malgré des litiges en cours et la résistance des États ».

À Chicago, Portland et Los Angeles, ces déploiements ont « escaladé les tensions ». Trump a depuis évoqué le déploiement de la Garde dans d’autres villes — dont New York, Baltimore, Oakland, San Francisco et Seattle — et a « ouvertement suggéré d’invoquer l’Insurrection Act pour passer outre l’opposition des États ».

Purge de la fonction publique

L’administration Trump a « intentionnellement travaillé à retirer les bureaucrates de carrière et politiques qu’elle perçoit comme déloyaux envers le président ou obstructionnistes à son agenda », affirme le rapport.

Le président a émis un décret exécutif dès son premier jour au pouvoir pour réinstaurer le « Schedule F » comme catégorie d’emploi fédéral, ce qui rendrait « des milliers de fonctionnaires de carrière employés ‘à volonté’, éliminant les protections de la fonction publique ».

En août 2025, la directrice du Renseignement national Tulsi Gabbard a révoqué les habilitations de sécurité de 37 responsables actuels et anciens de la sécurité nationale, affirmant qu’ils avaient « trahi la confiance publique ». Beaucoup étaient directement impliqués dans la production ou l’examen de l’évaluation de 2016 de la communauté du renseignement sur l’ingérence russe dans les élections américaines.

Le rapport documente ce qu’il présente comme une instrumentalisation du système judiciaire contre les rivaux politiques. En septembre, le Département de la Justice a obtenu un acte d’accusation contre l’ancien directeur du FBI James Comey, « seulement quelques jours après que le président Trump ait publiquement fait pression sur son procureur général pour poursuivre ses ennemis, nommant explicitement Comey ».

Peu après, des poursuites ont également été engagées contre la procureure générale de New York Letitia James, « que Trump avait ciblé à plusieurs reprises après qu’elle ait obtenu un jugement civil pour fraude contre lui ».

Trump et son administration ont « menacé à plusieurs reprises d’inculper d’autres personnes, dont l’ancien directeur de la CIA John Brennan, l’ancien directeur du Renseignement national James Clapper et l’ancien président Barack Obama, signalant l’intention d’utiliser le système judiciaire comme un outil de représailles politiques ».

Indépendance judiciaire menacée

Le rapport évalue « avec une confiance modérée que l’indépendance judiciaire est sous menace soutenue ». Bien que les tribunaux inférieurs aient bloqué de nombreuses actions de l’administration, la Cour suprême les a « à plusieurs reprises autorisées à se poursuivre dans le cadre de son ‘shadow docket’ d’urgence, normalement avec peu d’explication ».

Dans les 20 premières semaines de l’administration, elle a demandé un allègement d’urgence 19 fois, « à peu près le même nombre de demandes faites par l’administration Biden sur quatre ans ».

Stephen Miller, chef de cabinet adjoint de la Maison Blanche, a publiquement critiqué en octobre les juges fédéraux qui ont bloqué les déploiements de la Garde nationale par Trump, qualifiant leurs décisions « d’insurrection légale ». Miller a affirmé que le président détient « une autorité plénière » pour fédéraliser les forces de la Garde nationale — « une position que les commentateurs juridiques caractérisent comme dépassant les limites statutaires établies ».

Le rapport juge « avec une confiance modérée que la faiblesse législative aggrave la tendance autoritaire ». La délégation par le Congrès de ses fonctions législatives essentielles, combinée à l’obstruction partisane et à la manipulation procédurale, « a diminué sa capacité à fournir un contrôle efficace sur le pouvoir exécutif ».

L’administration a limité l’accès des membres du Congrès aux installations de détention et aux agences de renseignement, « restreignant la capacité de surveillance ». Les responsables de l’exécutif « retardent ou refusent fréquemment de se conformer aux assignations à comparaître du Congrès, diluant le pouvoir d’application ».

Le rapport identifie de multiples menaces pesant sur l’intégrité électorale. Des lois strictes d’identification des électeurs, des purges des listes électorales et un accès réduit aux bureaux de vote « restreignent de manière disproportionnée les électeurs minoritaires et à faible revenu ».

Trump a « appelé à plusieurs reprises et menacé d’action exécutive pour imposer une identification des électeurs pour chaque vote » et a déclaré qu’il signerait un décret pour « éliminer le vote par correspondance sauf pour les ‘très malades’ ou le personnel militaire ».

En août, le Texas — « à l’instigation du président Trump » — a adopté une carte de redécoupage exceptionnelle en milieu de cycle « spécifiquement destinée à augmenter de cinq le nombre de sièges républicains ».

Les responsables électoraux font face à du harcèlement et à de l’intimidation. Les allégations de fraude répétées et sans fondement de Trump « ont alimenté une vague de harcèlement : les responsables électoraux ont reçu des menaces de mort, des avertissements de violence et de l’intimidation soutenue, contribuant à un climat de peur et à des démissions ».

Attaques contre le savoir et la société civile

L’administration a étendu son contrôle politique sur les institutions scientifiques et la santé publique, « sapant la confiance dans la gouvernance fondée sur des preuves », selon le rapport.

En janvier 2025, Trump a émis un décret exécutif interdisant les préférences en matière de diversité, d’équité et d’inclusion dans les admissions, l’embauche et la programmation des campus des institutions recevant des fonds fédéraux. En juin, la Maison Blanche a annoncé une proclamation suspendant l’entrée des ressortissants étrangers cherchant à s’inscrire ou à participer à des programmes d’échange à Harvard.

La directrice des Centers for Disease Control Susan Monarez a été « révoquée en août 2025 après moins d’un mois de fonction pour ne pas être ‘alignée avec’ l’agenda de Trump ». Le secrétaire à la Santé Robert F. Kennedy Jr. a retiré tous les 17 membres d’un comité consultatif clé, les accusant de conflits d’intérêts financiers.

Le Pentagone, sous le secrétaire à la Défense Pete Hegseth, a introduit en septembre et octobre 2025 de nouvelles règles de presse exigeant que les journalistes accrédités signent des accords de non-divulgation, « interdisant la publication de toute information non formellement autorisée à la diffusion, même si elle n’est pas classifiée ».

Le rapport s’appuie sur plusieurs indices internationaux pour étayer ses conclusions. Freedom House signale que « les États-Unis ont connu une érosion démocratique ». Le projet Varieties of Democracy (V-Dem) indique que « pour la première fois en plus de 20 ans, le monde compte plus d’autocraties (91) que de démocraties (88) en 2024, les États-Unis montrant un déclin dans son indice de démocratie libérale ».

L’Authoritarian Warning Survey a évalué les États-Unis à un niveau de « menace sévère » de 3,3 sur 5 (où 5 représente une dictature totale). Bright Line Watch, qui interroge des experts en sciences politiques, a enregistré « une baisse significative (de 30 points de pourcentage ou plus) » dans leurs évaluations des États-Unis.

Opinion publique inquiétante

Les données d’opinion publique révèlent des tendances préoccupantes. Quarante et un pour cent des Américains pensent qu' »avoir un leader fort qui n’a pas à se soucier du parlement ou des élections » est « un très bon ou assez bon système ». Parmi la base de Trump, 55% de ceux dont l’allégeance est principalement à Trump disent qu' »avoir un leader fort qui n’a pas à se soucier du Congrès » est une bonne façon de gouverner.

Seize pour cent des Américains en 2024 ont convenu que « les patriotes pourraient devoir recourir à la violence pour sauver notre pays », ce chiffre atteignant 27% parmi les républicains.

Le rapport conclut que « en l’absence de résistance organisée par les institutions, la société civile et le public, les États-Unis sont susceptibles de continuer sur une voie d’érosion démocratique accélérée, risquant une consolidation supplémentaire de la domination exécutive et une perte de crédibilité en tant que modèle de démocratie à l’étranger ».

Les auteurs citent l’avertissement de James Madison dans le Federalist No. 47 : « L’accumulation de tous les pouvoirs, législatif, exécutif et judiciaire, entre les mêmes mains… peut être justement prononcée comme la définition même de la tyrannie. »

The Steady State appelle à « reconnaître cette attaque multifacette et résister activement à l’érosion de ces principes fondamentaux » comme étant « crucial pour défendre et restaurer la démocratie libérale aux États-Unis ».

Lire l’intégralité du rapport en anglais en cliquant ici

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