
Comment transformer l’échec d’un modeste poulailler, décimé par une maladie infectieuse, en un conglomérat de premier plan en Afrique de l’Ouest ? Seul l’entrepreneur mauritano-sénégalais Abderrahmane Ndiaye en détient le secret. Son credo : diversifier pour mieux réussir. Actif, à l’origine, dans le secteur de la sécurité privée avec Sagam International, fondé en 1985, il s’est ensuite lancé dans des secteurs cruciaux pour le développement du Sénégal : la mobilité, par le biais de Senbus Industries, et l’énergie, à travers le réseau de stations-service Elton Oil, sur lequel il porte aujourd’hui toute son attention.
« C’est un entrepreneur toujours à l’affût des opportunités », loue le Sénégalais Moustapha Diakhaté, expert en politiques énergétiques, qui se dit « très satisfait du raid [d’Abderrahmane Ndiaye] sur Elton, en 2017, qui a permis d’éviter que l’entreprise ne tombe entre dans les mains d’étrangers ». Le Mauritano-Sénégalais s’est emparé du fleuron de la distribution de produits pétroliers raffinés au Sénégal que convoitait le géant marocain Afriquia, propriété de la famille du chef du gouvernement, Aziz Akhannouch. Ndiaye en a d’abord acquis 56 % des parts, et a racheté 100 % du capital quelques années plus tard.
Terminal gazier de Dakar
Fin stratège, le discret patron, qui ne communique pas les résultats financiers de ses entreprises ni ne divulgue la nature de ses réseaux d’influence, sait que toute tentative de bousculer la suprématie de TotalEnergies et de Vivo Energy sur le terrain des stations-service représente un défi de taille. Il n’en est pas moins déterminé.
Avec la construction d’un nouveau dépôt pétrolier à Sendou, doté d’une capacité de stockage de 103 000 m3, et l’inauguration du terminal gazier de Dakar – deux projets programmés pour le dernier trimestre de 2025 et dont Elton aura la concession –, le dirigeant aspire à faire de cet actif pétrogazier une pièce maîtresse de la carte énergétique sénégalaise et sous-régionale.
Obtenue après avoir fait « une offre spontanée » à la direction du Port autonome de Dakar (PAD), la concession du terminal gazier a commencé à se concrétiser à la suite d’un premier investissement de 70 milliards de francs CFA (121 millions de dollars). Doté d’infrastructures maritimes et gazières, le nouveau terminal devrait permettre d’importer, de regazéifier et de distribuer du GNL à des centrales électriques (dont celle de la Senelec) utilisées par des industriels et des navires.
« [L’existence de ce terminal] aura un impact certain sur la chaîne de valeur énergétique du Sénégal et des pays limitrophes, grâce à l’utilisation du GNL, plus compétitif et plus propre que le fioul », confirme Abderrahmane Ndiaye. Avec ces infrastructures « éminemment stratégiques », destinées à renforcer l’approvisionnement du marché local et sous-régional, tout converge vers le but ultime : étendre l’influence d’Elton Oil au Sénégal et en Afrique de l’Ouest.
Véritables boussoles de son action, la diversification des produits et l’expansion régionale orientent chacune des décisions de l’intéressé et jouent pour lui un rôle de garantie entrepreneuriale : « Je ne veux pas avoir un seul produit. Je bâtis avec la sécurité d’avoir plusieurs piliers », confie-t-il.
Présent sur une cinquantaine d’implantations, Elton Oil se positionne sur deux segments à fort potentiel : la logistique pétrolière et gazière, et les services aux entreprises. « Une stratégie plus fine, orientée vers des marchés en croissance et porteurs de nouvelles attentes, est souvent la solution la plus efficace », explique Abderrahmane Ndiaye à Jeune Afrique.
Raffinerie (la SAR), opérateurs miniers, cimentiers, chantiers de BTP, groupes manufacturiers… Le Sénégalais mise sur des partenariats sur le long terme avec des clients professionnels pour doper la croissance d’Elton Oil. D’ailleurs, le groupe s’est associé, en 2021, à Karpowership, le spécialiste turc des centrales électriques flottantes, pour alimenter en combustibles fossiles ses unités de production. L’électricité produite est ensuite injectée dans le réseau national et commercialisée par la Senelec pour renforcer la couverture énergétique du Sénégal.
Autre volet plus méconnu du succès d’Elton Oil : son éphémère recours au pétrole russe. Ce choix, légal dans les juridictions ouest-africaines, s’est justifié pendant un temps par « la compétitivité des prix du brut russe et les contraintes d’approvisionnement imposées par la guerre en Ukraine », observe un spécialiste sénégalais du négoce et de la distribution pétrolière. Une cargaison de brut de l’Oural coûterait, en effet 10 à 15 % moins cher que le pétrole traditionnel, à en croire les spécialistes. Sur ce point, Abderrahmane Ndiaye confirme que son entreprise n’a désormais plus recours à cette option et ne commente pas davantage.
De Sagam International à Elton Oil
Avant de s’imposer dans l’énergie avec Elton, dont l’activité se développe en Côte d’Ivoire, en Guinée ou encore en Guinée-Bissau, Abderrahmane Ndiaye avait bâti son premier réseau d’influence grâce à Sagam International, l’une des premières sociétés de gardiennage en Afrique de l’Ouest.
Dans les années 1980, l’autodidacte décide d’abandonner sa vie faite de petits boulots en France pour se lancer dans le secteur de la sécurité privée en Mauritanie, après une brève et infructueuse tentative dans l’aviculture. L’opération se fait « avec les moyens du bord et sans aucun appui financier », insiste-t-il.
À Nouakchott, il signe un prestigieux contrat : la sécurisation de l’ambassade des États-Unis. Satisfait de ses prestations, le chef de la sécurité régionale américaine l’invite à dupliquer le modèle au Sénégal, où Sagam International est créé. Développée dans un premier temps à Dakar, la société – dont les activités varient, de la sécurité privée et électronique au transport de fonds et de valeurs, en passant par le transport express de colis – se fait une place de choix à Abidjan, Bamako, Conakry, Cotonou et Ouagadougou. Elle décroche, par ailleurs, le contrat de sécurisation des infrastructures de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), sous l’autorité du gouverneur de l’époque, Charles Konan Banny.
À l’heure où Sagam se renforce dans les secteurs de la sécurité électronique, du convoyage de fonds, du transport de valeurs et de la maintenance de machines bancaires, Abderrahmane Ndiaye dit ne plus occuper la moindre fonction dans cette activité. Son fils, Slimane, 41 ans, a pris les rênes de l’entreprise, qui compte quelques milliers de salariés. Le père, lui, se concentre sur Elton Oil et Senbus, la société sénégalaise qui développe une unité d’assemblage de véhicules multimarques (minibus, bus, autocars, camions, tracteurs) au Sénégal. Toujours sous les radars : « Il est indispensable de garder une longueur d’avance sur nos concurrents pour qu’ils ne nous voient pas venir », justifie celui qui, dans la patrie de ses parents, dirigea un temps la banque de Mohamed Ould Bouamatou, l’un de ses grands amis, en conflit avec Mohamed Ould Abdelaziz, le président mauritanien de l’époque (2009-2019).
Un revers avec Air Sénégal
Peu connu du grand public, le self-made-man ouest-africain n’en est pas moins l’un de principaux entrepreneurs de la région. Il a toutefois subi un revers : appelé à la rescousse pour sauver Sénégal Airlines, il est nommé président du Conseil d’administration de la compagnie, mais, faute de soutien politique, ne peut empêcher son dépôt de bilan, en 2016.
On prête à Abderrahmane Ndiaye, élevé par Macky Sall, en novembre 2020, au rang d’officier dans l’Ordre national du Lion du Sénégal, des liens étroits avec les hautes sphères de l’État. De son côté, l’entrepreneur dit assumer un rôle d’opérateur économique émancipé des élites politiques, afin de permettre à son groupe de connaître un essor constant quels que soient les gouvernements.
S’il a ses détracteurs, Ndiaye compte aussi des soutiens : « Il ne doit rien à Macky Sall, il a fait ses preuves bien avant l’arrivée de ce dernier au pouvoir et a réussi à naviguer entre les différents régimes », souligne Moustapha Diakhaté, qui le décrit comme « avisé », « fiable » et « visionnaire ».
« C’est un big fish doté d’un portefeuille solide, il est tout à fait normal qu’il entretienne des relations avec les décideurs africains », défend, de son côté, Khadim Bamba Diagne, secrétaire permanent du Comité d’orientation stratégique du pétrole et du gaz (COS Petrogaz). Pour lui, aucun doute : « Abderrahmane Ndiaye est un vrai Africain, qui investit dans différents secteurs au-delà des frontières du Sénégal ».


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